Angèle en convint, et elle ajouta, baissant les yeux, qu’elle voyait un moyen très facile pour vivre tous deux ensemble, continuellement, sans que personne eût rien à dire.
Fortuné fit semblant de ne pas comprendre. Il hésitait à se marier, surtout sans savoir quelle dot lui apporterait Angèle. Car l’amour de l’argent passa toujours chez lui avant tout autre sentiment.
Les choses en restaient là, lorsque Lorillard aperçut sur le front de M. Brigontal, son patron, les marques d’un pesant souci. Cet homme cupide cherchait à vendre son fonds, et il ne trouvait pas d’acquéreur. A table, il s’entretenait de ses déboires avec sa fille, et il éclata de fureur, un jour, en présence de son commis Fortuné, parce que l’on ne lui offrait, de sa boutique, que huit mille francs comptant, alors qu’il en voulait douze, et autant en trois années. L’établissement, du reste, les valait à peine, car il avait assez peu de clients, M. Brigontal s’entendant fort mal au commerce et se montrant incapable de lutter avec la concurrence, extrêmement active, des confrères voisins.
— Douze mille… Douze mille… Est-ce qu’Angèle les aurait, par hasard ? se répétait Fortuné Lorillard, plein d’un âpre espoir. Et il entrevoyait ce qu’il pourrait faire, lui, de l’épicerie Brigontal, s’il en devenait le maître. Il vendrait de tout, absolument. Il aurait un étalage magnifique, irait aux Halles le matin, ferait, devant la boutique, l’article aux ménagères, s’arrangerait avec les restaurateurs… Oui, il saurait relever la maison, lui, et gagner, gagner de l’or !
Angèle possédait-elle les douze mille francs ? Il n’osa pas l’interroger nettement à ce sujet, mais, pendant plusieurs jours, redoubla de visible passion, prodigua les paroles les plus tendres, et, finalement, parla de mariage. Tout aussitôt il annonça que l’épicerie Brigontal était à vendre, et à quel prix. Puis, attendant la réponse à la double question, il se leva les yeux vers Angèle, qui rayonnait d’un bonheur extatique. Tous deux s’assirent sur un banc de l’avenue Trudaine. La grosse fille posa sa tête sentimentale sur l’épaule de Fortuné et répondit simplement :
— Je t’adore…
— Moi aussi, je t’adore, prononça Lorillard. Mon rêve est de te rendre heureuse, de passer toute ma vie avec toi.
Il fixa ses regards sur l’asphalte du trottoir et poursuivit, d’une voix rêveuse :
— Douze mille francs, il nous faudrait douze mille francs pour nous établir. L’épicerie du patron, pour l’heure, n’est qu’une mauvaise boutique, mais je me chargerais d’en faire une grosse maison, moi ! Le père Brigontal n’entend rien au commerce et sa fille épouvante la clientèle. Tandis que toi ! Je te vois d’ici assise à la caisse, avec une belle robe… On viendrait acheter chez nous rien que pour le plaisir de te regarder.
— Tout ce que tu voudras, dit-elle doucement.