— Oui, reprit Fortuné, qui s’impatientait un peu, faute d’obtenir des précisions sur les disponibilités d’Angèle, mais il faudrait acheter l’épicerie…
— A ton idée. Du moment que cela te fait plaisir…
— Cela me ferait plaisir, réellement, et si j’avais l’argent…
Elle l’avait, et même un peu plus. Depuis dix ans, elle entassait de fortes économies. Même, au début de la guerre, elle les avait placées dans son pays, en Suisse, et cette part de son bien, grâce au change et aux intérêts, avait triplé de valeur. Tout compté, elle possédait environ vingt mille francs, dont Lorillard pourrait disposer, puisqu’il épousait Angèle.
— Tout de suite, s’écria Lorillard, il faut nous marier tout de suite, ma chérie. Pourquoi retarder notre bonheur ? Je t’aime de plus en plus…
Et Fortuné, tout en parlant, apercevait, avec les yeux de son âme ambitieuse, l’épicerie Brigontal. Elle lui apparaissait repeinte d’un bleu vif, avec des vitres scintillantes, des bocaux neufs, une exposition de comestibles affriolants, et la foule des clients se pressant dans le magasin. Et il croyait lire déjà, sur la bande de calicot suspendue au store :
Changement de propriétaire
Maison Fortuné LORILLARD
Il embrassa très amoureusement sa belle fiancée et lui dit :
— C’est une affaire entendue. Je m’arrangerai demain avec le père Brigontal.