Après cette conversation, Lorillard regagna son logis chez l’épicier. Car M. Dujardin, à ce moment, malgré les soins qu’il donnait à sa santé, souffrait fortement de ses rhumatismes, gardait le lit et obligeait Angèle à s’occuper de lui à toute heure.

Fortuné, traversant la boutique, la contemplait avec une orgueilleuse satisfaction, car il se sentait sur le point de la posséder. Posant sur la caisse la bougie dont il s’éclairait, il songeait :

— Je masquerai cette colonne de fonte, trop mince et salie, par un revêtement de boîtes de conserves, aux étiquettes illustrées. Elle en acquerra l’aspect le plus riche. J’achèterai l’une de ces machines compliquées qui servent à découper le jambon, et je l’installerai ici, à gauche du comptoir. Là, il faudra dresser une étagère, où l’on disposera des plats remplis de charcuteries, environnées d’une tremblante gélatine. Les fruits, les légumes et les volailles s’entasseront en un étalage magnifique. Je rangerai derrière les vitrines les bouteilles de liqueurs et de vins de grand luxe. Et moi-même, assis près de la porte, je torréfierai le café.

Ainsi Fortuné, dans l’exaltation de la victoire, jetait vers les lendemains un regard assuré. Il projetait les transformations les plus grandioses, et il escomptait déjà le jour où, acquérant les boutiques voisines, il étendrait son commerce jusqu’à la rue Condorcet, tuant toute rivalité, gagnant des millions et, Bonaparte de l’épicerie, surpassant Félix Potin, Damoy et tous les autres, il posséderait dans Paris vingt succursales florissantes…

Et il alla se coucher dans l’infecte et noire resserre où son lit-cage était dressé. Des denrées alimentaires s’y entassaient de toutes parts, dans des sacs et dans des caisses. Les biscuits verdissants y attiraient les rats. Mais le patron ne voulait point se défaire de ces produits dépréciés ; il disait qu’il y avait encore là-dedans quelque peu de choses sinon bonnes à consommer, du moins propres à être vendues. Et chaque fois qu’une marchandise commençait à se gâter, on l’enfermait là, dans la chambre de Lorillard. Aussi rappelait-elle à celui-ci la cabane où il était né, la maison paternelle. Il n’en détestait que davantage ce cabinet puant, où il ne pouvait seulement pas cacher les médiocres larcins si difficilement accomplis. Car la borgne et méfiante Béatrice le surveillait sans cesse. Qu’aurait dit l’avare créature, si elle avait su que Fortuné, ayant creusé un trou dans le sol de la cave, y conservait, comme un trésor, trois bouteilles de vieux cognac et dix terrines de foies gras ?

Cette nuit fut douce à Lorillard ; il la passa, tantôt en de beaux rêves de réussite, et tantôt, s’éveillant, à échafauder des projets, et à préparer les phrases qu’il prononcerait, le lendemain, quand il discuterait l’achat de la boutique, avec M. Brigontal. Il s’efforcerait d’obtenir un peu de rabais. Cela serait toujours autant de gagné, que l’on pourrait consacrer aux embellissements de la maison.

Or, le matin venu, Fortuné ne descendit pas à la cave, comme à l’habitude, dès sept heures, mais il attendit M. Brigontal dans le magasin. Le patron, arrivant, commença d’ôter les volets et ouvrit la porte. Puis il se tourna vers Lorillard et lui dit d’un ton sévère :

— Eh bien ! Croyez-vous que votre ouvrage va se faire tout seul ?

Non, Fortuné n’attendait point un miracle semblable. Mais, bouleversé par l’importance de la conjoncture, il demeurait muet, et fixait sur le dallage un regard éperdu.

Le vieil épicier, observant le commis, s’aperçut de son embarras et s’avançant vers lui, il lui demanda ce qu’il avait.