Il commit ainsi une faiblesse, dont il eut à se repentir bientôt. S’il avait refusé sur l’instant la main de la difforme et borgne Béatrice, il se serait épargné les terribles moments qui suivirent. Il le comprit bientôt. Car il était à peine descendu dans la cave, et s’agenouillait devant sa cuve, lorsqu’il entendit des pas dans l’escalier de pierre. Levant les yeux, il aperçut Béatrice, qui s’avançait vers lui en souriant.

— Bonjour ! Monsieur Fortuné, dit-elle d’une voix flûtée. Je viens vous voir, j’ai tant de plaisir à être avec vous !

Certes, le père avait déjà parlé, et la pauvre créature se voyait déjà mariée. Elle tournait autour du baquet en minaudant, et lançait, de son œil unique, d’effrayantes œillades à Lorillard.

Approchant un tabouret, elle s’y assit, devant son prétendu supposé. Et comme elle croisait les jambes, il aperçut, au-dessous de la jupe un peu relevée, des jambes d’une horrible, d’une squelettique maigreur, habillées de bas noirs mal tirés, dont les plis imitaient le filet d’un pas-de-vis. Et, se penchant vers Lorillard, qui aimait mieux regarder le fond du cuvier et qui rinçait opiniâtrement les bouteilles, Béatrice roucoulait, s’efforçant à d’atroces sourires.

— Ne travaillez donc pas tant, disait-elle. Vous pouvez bien vous arrêter un peu, pendant que nous sommes ensemble !

Alors Lorillard, se redressant, osa regarder encore Béatrice, et il frémit. Elle était affreuse comme la mort, et plus dégoûtante à voir que de coutume. Un maintien revêche sied à la laideur, et l’infortunée créature donnait ordinairement à son visage l’expression de la sévérité la plus hargneuse. Mais aujourd’hui qu’elle cherchait à plaire, elle tentait d’imprimer un charme bénin à sa figure terrifiante, et elle ployait son corps sec en des poses abandonnées, bien faites, pensait-elle, pour toucher le cœur des jeunes hommes. Elle ajoutait ainsi à sa disgrâce naturelle une nouvelle et plus sensible imperfection.

Et comme Lorillard, qui voyait dans l’énorme Angèle l’idéal même de la femme, demeurait effrayé devant une personne si desséchée, privée de seins et presque de croupe, Béatrice jugea qu’une amoureuse émotion le rendait ainsi silencieux et immobile.

— Que vous êtes timide ! lui dit-elle.

Lorillard, incertain, se dressa. L’idée lui vint de quitter la place, de laisser Béatrice seule à la cave. Mais à peine était-il debout que Mlle Brigontal s’élança vers lui, noua autour du cou de Fortuné ses longs bras osseux, et, appuyant la tête sur la poitrine du commis, prononça dans un soupir :

— J’ai bien vu que vous m’aimiez, allez ! Moi aussi, je vous aime, mon Fortuné !