Il ne bougeait pas, n’osait se plaindre. Elle poursuivit :

— Je vous permets de m’embrasser…

Et, sans attendre, elle appliqua par deux fois ses lèvres tordues sur la bouche de Lorillard. Puis, rompant vivement le contact, comme si elle eût craint d’être retenue, elle courut jusqu’à la première marche de l’escalier. Là, se retournant, et fixant son plus doucereux regard sur Fortuné, elle lui envoya, du bout des doigts, un baiser, et elle murmura :

— A bientôt, mon amour !

Le reste de la journée vit croître encore l’ardeur de la jeune fille borgne. Électrisée par l’idée de trouver enfin un époux, et croyant trop vite que Fortuné demandait officieusement sa main, Béatrice laissait voir clairement sa joie, et même l’appétit de ses sens, en agitant, durant tout le déjeuner, ses pieds plats sur ceux de Lorillard. Elle inventa mille prétextes pour le rejoindre et lui parler, au cours de l’après-midi. Et Fortuné, qui craignait, en repoussant la fille, de s’aliéner le père, subit avec douceur ces marques d’une tendresse désolante.

Quant à M. Brigontal, il prit, un moment, Fortuné à part, et lui posa plusieurs questions au sujet de son héritage. Lorillard y répondit de son mieux, selon son inspiration, parla d’un vieil oncle mort au Maroc, où il cultivait depuis longtemps des végétaux d’un bon rapport. Tous ces détails satisfirent l’épicier, qui, se félicitant d’avoir trouvé pour Béatrice un époux si cossu, qui achetait sa boutique et ne parlait pas de dot, déclara que Monsieur Lorillard ne laverait plus les bouteilles, mais passerait dorénavant son temps au magasin, pour se mettre au courant de la vente, et lier connaissance avec la clientèle.

Pendant ce temps, Béatrice exultante annonçait son mariage, sous une forme romanesque, à toutes les commères d’alentour. Elle contait de quelle façon le beau, le charmant Lorillard, le plus aimable de tous les hommes, issu de riche famille, était devenu amoureux d’elle, en la voyant passer un jour, par hasard, dans la rue. Aussi, pour la connaître mieux et vivre près d’elle, s’était-il déguisé en pauvre et introduit dans la maison pour y remplir le plus humble des emplois. Enfin il venait de se déclarer, et elle ne pouvait pas, en conscience, refuser un joli garçon si incroyablement épris d’elle.

Les voisines, écoutant ce récit, se regardaient silencieusement. Mais une d’elles, qui se faisait vieille fille, outrée de voir cette guenon trouver un mari, se mit à ricaner, et prononça jalouse :

— Hé ! Hé ! Vous ferez une jolie mariée !

Béatrice sentit la pointe, et pensa bien que l’on raillait son infirmité. Aussi répondit-elle, redressant la tête avec fierté :