Ce gendarme se taisant, le vagabond s’en prit à l’autre :

— Je n’ai pas fait de mauvais coup. D’abord, moi, je suis un honnête homme ! Pourquoi m’emmenez-vous en prison ?

Chacun sourit de l’erreur, mais personne ne répondit. On ne répond pas à un ivrogne pauvre. Mais lui, continuant de répéter qu’il était homme de bien, ajoutait que jamais, jamais il n’avait été condamné. Il voulut toucher l’âme des gendarmes en leur montrant ses papiers. Retournant ses poches, il n’y trouva guère que sa pipe, et rougit de confusion.

En se fouillant, il avait laissé tomber sur le plancher son billet d’aller et retour, et un papier chiffonné. Je ramassai le billet et fis un signe à mes voisins. L’individu ne s’aperçut de rien. Le buste penché, il se cachait la face dans les mains et pleurait doucement. Il songeait, sans doute, qu’il ne dormirait plus dans la resserre, près des Halles, sur les voitures des marchands des quatre-saisons, à côté des lapins que l’on nourrit, sous un grillage, avec des légumes invendus. Il ne récolterait plus le tabac humide et divers des trottoirs. Sur le comptoir des estaminets, il ne boirait plus le vin rouge, puisqu’on allait le mener en prison.

Il se redressa, parut résigné. Certes, il ne s’élèverait point, faible, contre le sort, contre la loi, contre la prévôté. Il secoua la tête et prononça, d’un accent douloureux :

— Faites de moi ce que vous voudrez.

Quand le train fut en gare de Versailles, les gendarmes descendirent, silencieux, importants. Et le vagabond les suivit, croyant que tel était son devoir. Il les suivit d’abord, le long du quai, à deux pas, puis à trois, puis à quatre. Tout à coup, il s’arrêta, parut observer qu’on ne le regardait pas, à cette seconde, et, se décidant à profiter d’une occasion si extraordinaire, il s’enfuit en courant, plein de la formidable, de la tremblante joie de l’évasion.

A ce moment, comme il passait devant moi, je le considérai plus attentivement. C’était un homme très jeune encore, de trente ans à peine, et si ces rides paraissaient déjà nombreuses, c’est parce que la crasse les dessinait. Je remarquai aussi qu’il boitait très légèrement. D’autre part, son allure n’était point celle d’un véritable vagabond, dont la saleté de ses haillons lui donnaient pourtant l’aspect. Sa démarche avait quelque chose d’à-demi distingué, et je me rappelai que les paroles qu’il avait prononcées tout à l’heure, dans le train, étaient, sinon choisies, du moins fort correctes.

— C’est là, me dis-je, quelque nouveau pauvre.

Il était allé s’asseoir, assez loin, sur un banc et se dissimulait derrière un distributeur automatique. Je le voyais, de temps à autre, avancer la tête et regarder avec inquiétude. Les gendarmes avaient disparu. Rassuré, l’homme se leva, se mit en marche, derrière moi. Nous descendîmes presque ensemble l’escalier, parmi les derniers voyageurs. A la sortie, comme un employé lui réclamait son billet, il défit noblement les ficelles qui fermaient son pardessus et chercha dans la poche intérieure. Je me retournai et tendis le morceau de carton.