— Vous nous avez bien fait rire dans le train, lui dis-je. Les gendarmes étaient là par hasard, ils ne pensaient pas à vous arrêter…

— Oui, répondit-il, j’étais ivre. Cela n’est point trop mon habitude. Mais il me fallait du courage pour la démarche que je venais tenter ici. Alors, pour une fois, j’ai bu.

Il appuya les mains sur la table, et, se penchant vers moi, il poursuivit :

— Et puis, ma conscience n’est pas tranquille. Entre nous soit dit, je devrais être au bagne.

Ce propos m’inquiétait. Avais-je donc affaire à un criminel ? — Il comprit ma pensée, et reprit en souriant :

— Oh ! n’ayez crainte. Des milliers de gens ont commis ces mêmes coquineries que j’ai commises, pour devenir riche. Tant que je l’ai été, je n’ai point éprouvé de remords, et je savais bien, d’autre part, que personne ne m’inquiéterait. Au contraire, tombé dans la misère, aujourd’hui, je me repens. Je crois bien que je ne suis pas assez puni, et que je devrais tresser, en prison, des chaussons de lisière.

Alors, tout frémissant, l’étrange individu se dressa. Et, secouant son pardessus troué, aux ficelles pendantes, et tous les oripeaux de son immense misère, il cria d’une voix éclatante :

— Vous voyez en moi, Monsieur, ce qu’on appelle un profiteur !

— Sans critiquer votre toilette, répondis-je poliment, laissez-moi vous dire que les mercantis de ma connaissance sont mieux habillés que vous.

Mais il ne m’écoutait point, et de nouveau cherchait dans ses poches la lettre perdue, bien qu’il fût assuré de l’avoir laissée dans le wagon. En plus de sa pipe, cette fois, il trouva une carte de visite, qu’il me tendit.