Elle était extrêmement sale, cassée aux coins, pliée en plusieurs endroits. Mais elle portait, en grandes lettres gravées :
Fortuné Lorillard
Alimentation en gros
Paris, 33, avenue de l’Observatoire
Et comme je lui demandais à qui cette carte avait appartenu, il répondit, avec une nuance de fierté :
— Fortuné Lorillard, c’est moi-même, Monsieur.
Alors, je me mis en colère, je lui affirmai qu’il agissait mal, et qu’il me prenait pour un autre. A qui ferait-il croire, en effet, lui, si marmiteux, qu’il était un gros commerçant, alors que ma fruitière, qui n’est qu’une revendeuse ; s’en allait au bal en robe de soie, avec des fourrures d’impératrice ?
Il s’efforça de me calmer, car c’est un homme conciliant, et commença de me raconter son histoire. C’était là tout ce que je désirais.
Son récit dura jusqu’au soir. Nous dûmes donc déjeuner chez notre marchand de charbon. Je renonçai lâchement à visiter mon ami Morin, et remis à plus tard le paiement de ma dette. J’eus peut-être tort en cela, puisque, depuis ce jour, je n’ai plus trouvé l’occasion de m’en acquitter. Mais, en revanche, j’ai entendu l’instructive confession de ce vagabond, qui fut, pendant un temps, l’un des spéculateurs les plus puissants de France. La soif du gain le porta jusqu’au pinacle de la Fortune, par tous les brigandages que nous avons vu tolérer, en ces temps barbares. Désormais j’aperçois en lui l’un des types principaux de notre époque, et l’on admettra facilement que ses aventures, que je vais rapporter d’après lui, pourraient être facilement prêtées à tel ou tel de ces affameurs qui nous oppriment encore si rudement.
Ce n’est point mot à mot que je puis répéter les paroles de Lorillard, car il les prononça sans beaucoup d’ordre, et revint souvent en arrière pour préciser tel ou tel point. D’autre part, j’ai eu, depuis cette première entrevue, de nombreuses occasions de rencontrer et d’interroger mon nouvel ami. On trouvera donc ici, non pas le récit incomplet qu’il me fit le premier jour, mais son histoire tout entière, rapportée avec un soin exact, d’après lui-même, et avec toutes les indications qu’il voulut bien me fournir, à diverses reprises.