Quand Gentillot s’était glissé dans le lit d’Angèle, celle-ci dormait assez pesamment. Elle se réveilla moins qu’à demi, eut l’impression très vague que son mari venait de rentrer, et elle sombra de nouveau dans le sommeil. Alors, elle eut un rêve.
Elle se voyait dans une ferme, la plus mignonne petite ferme du monde. La cour en était carrée, avec, au milieu, un beau tas de fumier doré, couvert de poules. Il y avait aussi un pommier fleuri, une vigne grimpant au mur de la maison, des rosiers près de la porte, un géranium à chaque fenêtre. Angèle poussait une clôture, entrait dans un pré. Une vache y paissait, blanche avec des taches rouges sur les flancs, une petite vache très propre, très jolie. Angèle portait un seau de la main droite, un tabouret de la main gauche. Elle s’asseyait sur le tabouret, plaçait le seau entre ses pieds, elle se mettait à traire. Jusqu’ici, le songe l’enchantait. Mais il tourna presque en cauchemar. Car voici que le tabouret s’enfonçait dans le sol, qu’Angèle se trouvait renversée, et que la vache lui tombait dessus, l’écrasant presque. L’impression fut pénible, et Mme Lorillard reprit conscience, à peu près.
— Que je suis sotte, murmura-t-elle, c’est Fortuné…
Il arrive ainsi, on le sait, qu’un rêve soit provoqué, ou modifié, par une sensation imaginairement interprétée. Cette sensation, Ernest l’avait produite en s’étendant sur Angèle. Peu lucide encore, elle pensa que Fortuné se disposait à lui rendre un hommage dont elle se fût aisément privée, pour l’heure. Connaissant son devoir, ne s’apercevant pas du change, elle ne mit point d’obstacle au plaisir de Gentillot, mais n’en éprouva rien, toute engourdie d’un sommeil où elle retomba sitôt qu’on ne le secouât plus. Ainsi sa conduite demeura tout à fait innocente, et Gentillot, pour prix de sa scélératesse, ne posséda qu’un corps agréable, il est vrai, par son ampleur, mais inerte et insensible.
Satisfait pourtant, du succès de sa fraude, Ernest appuya sur le timbre, et il attendit.
Il attendit assez longtemps, selon son estimation, et il se demandait déjà si Lorillard avait agi, lorsque des pas retentirent dans l’escalier. Une ligne lumineuse se dessina sous la porte. Se préparant à jouer la dernière scène de la comédie, Ernest enjamba Mme Lorillard, courut vers la fenêtre, l’ouvrit à grand fracas.
Et le commissaire pénétra dans la chambre. Son ombre y entra devant lui, car Lorillard le suivait, une lampe à la main. Venaient, ensuite le secrétaire du magistrat et un agent.
A cette vue, Gentillot parut se résigner. Il exprima, par un geste de découragement, qu’il renonçait à fuir par la croisée. Il s’assit, et commença d’enfiler son pantalon.
Lorillard, agitant sa lampe d’une main furieuse, commença d’invectiver Ernest. Il le devait ; son rôle l’exigeait. Mais il se plaignit avec sincérité.
— Le voici, ce sagouin, Monsieur le commissaire, exclama-t-il. Un homme que j’ai présenté moi-même à ma femme, il y a quelques jours ! Un ami d’enfance…