— Oh ! dit-elle, la sens-tu, hein, cette odeur ? Qu’elle me fait de bien ! Elle me rajeunit et elle m’excite…
Alors, enivrée, elle s’étendit dans l’herbe sale. Les plis de sa robe de soie verte y brillèrent, aux rayons de la lune, comme un emmêlement de lucioles.
Valentine tendit les bras vers Fortuné, qui déjà se penchait, et elle s’écria, d’une voix hystérique :
— Viens ! viens ! prends-moi ! C’est ici, comprends-tu, que je voulais te retrouver !
XI
Le divorce fut prononcé, peu de temps après, aux torts d’Angèle. Et les mois passèrent, enrichissant Fortuné. Valentine n’avait nullement exagéré sa puissance, ni sa bonne volonté. Ernest se montrait un guide habile. Les affaires se succédaient, faciles et fructueuses, et d’une agréable diversité. Lorillard, étonné de lui-même, acquérait et revendait automobiles, stocks, cargaisons, denrées alimentaires, caoutchoucs, matières colorantes. Et toutes ces opérations se posaient et le résolvaient d’une manière abstraite. Jamais Lorillard ne posséda le plus petit entrepôt, ni ne resserra la moindre quantité de marchandises chez lui ni ailleurs. Le plus souvent, même, il ne voyait point ce qu’il achetait, puisqu’il le négociait aussitôt, avec un grand bénéfice.
Car c’était le temps béni des hausses prodigieuses, des prix bondissant chaque jour vers des nouveaux sommets. Une multitude de Lorillard et d’Ernest, accompagnés de courtiers, de « démarcheurs », soutenus de solides appuis, jouaient à la balle avec les cours. Il n’y avait que le franc qui baissât, mais sur cette baisse elle-même, Fortuné gagnait, gagnait…
Certaine licence d’importation, peu de temps après ses débuts, le rendit millionnaire d’un seul coup. Pour l’obtenir, il avait fallu corrompre des gens en place. Cela se sut, et il fut question d’arrêter Lorillard. Mais on s’en garda bien, et il conquit dans ce scandale une réputation d’homme adroit, qui le mit au premier plan, très au-dessus des petits agioteurs de Paris et de province.
Il savait bien, lorsqu’il se regardait dans une glace, qu’il y apercevait l’image d’un coquin. Mais cette pensée même lui était douce ; il s’enorgueillissait de toutes ses friponneries, où il voyait autant de victoires, et la preuve de la supériorité de son génie. Comment, du reste, eût-il été honteux, alors que chacun le saluait avec déférence, recherchait son amitié ?
Lorillard était donc devenu l’un de ces bénéficiaires des troubles et des massacres, princes du caverneux royaume des affaires, qui abondèrent davantage en notre temps que les hydres, dragons, harpies et monstres de toute nature dans l’antiquité. Rabelais, en certain endroit de son Pantagruel, parle de « Dyables négotians » ; mais c’est seulement aujourd’hui que nous connaissons la force cruelle et invincible de ces démons. Ce sont les « princes » en question, lourds de pouvoir, d’argent et de vanité, mais grossiers, comme on le sait bien, et qui se mouchent dans leurs doigts quand on ne les regarde pas.