Il végéta, durant quatre ans à peu près, en divers pays, et il essaya, voulant mater son naturel, de travailler honnêtement. C’est ainsi qu’à Marseille il se fit engager comme boueux. Mais son instinct, plus fort que toute raison, le contraignit à vendre les humbles instruments de son labeur, une pelle et une pioche, qui appartenaient à la municipalité. Il en fut blâmé sévèrement, et perdit sa place. Plus tard, il se fit homme-sandwich, pour le compte d’une agence de publicité. Presque aussitôt, il disparut, emportant l’uniforme bleu qu’on lui avait confié, et même le panneau de bois, tapissé d’affiches, qui chargeait ses épaules. Non, Fortuné n’était point né pour être probe.

Cependant, l’arrivée au régiment sembla marquer, pour Lorillard, une ère de régénération. Il se fit estimer de tous. Ce n’est point qu’il eût entièrement renoncé à chaparder un peu. Mais c’est la loi de la caserne, et il n’exagérait point. Comme il se montrait docile, adroit aux exercices, tenait son équipement en bon état, et au complet, on le nomma caporal, et on l’affecta aux cuisines.

C’est un beau sort, que d’être caporal d’ordinaire. Fortuné ne mangea plus, dès lors, que des bifsteaks saignants et des fritures craquantes. Et cependant son ambition, naissante encore, n’était pas satisfaite. Il voyait que l’on pouvait gagner davantage dans sa fonction, et les fournisseurs le lui firent bien comprendre. Chaque fois qu’il allait, pour le compte de la compagnie, prendre livraison de quelque denrée, il en laissait une part chez le marchand, recevait pourboire, et partageait avec le fourrier. Malheureusement celui-ci, timide, n’osait se lancer dans des opérations d’envergure. Il tolérait bien que l’on mît de l’eau dans le vin des hommes, et que l’on vendît au cantinier les meilleures portions de viande, mais il ne voulait presque rien entendre au delà.

Cependant les soldats, qui s’apercevaient trop bien des malversations de Lorillard, murmurèrent contre le régime frugal auquel il les soumettait. Leurs plaintes ne furent point écoutées. Alors quelques-uns d’entre eux, au fort de cette colère que suscite l’estomac offensé, attendirent le caporal d’ordinaire, un soir, dans un endroit peu éclairé où il avait coutume de passer. Ils menacèrent de le frapper. Mais lui, sans nulle bravoure, et jetant de grands cris, s’enfuit si vite et si inconsidérément qu’il se jeta dans un profond fossé, où il se cassa la jambe gauche. Il en garda une claudication presque imperceptible, mais qui le servit, car il fut versé dans le service auxiliaire, et, peu de temps après, la guerre éclata.

Tant qu’elle dura, Fortuné Lorillard vécut dans divers dépôts régimentaires, se débrouilla de son mieux, et ne fit rien de notable. C’est, somme toute, après sa libération, que commence la partie vraiment mémorable de son existence.


Redevenu civil, Fortuné dépensa très vite ses économies, et comme il ne voulut point d’abord se résoudre à travailler, que d’autre part les occasions profitables lui manquèrent, il se vit bientôt dans la situation la plus misérable. Pendant un mois il vendit des journaux, le soir, mais gagna surtout à ce métier une extinction de voix qui le tourmenta longtemps. Il résolut de chercher un état plus tranquille et s’en fut, de porte en porte, demander un emploi qui n’exigeât pas de connaissances techniques.

Par malheur, mon ami Lorillard, vêtu de loques, la barbe longue et les joues creuses, effrayait par son seul aspect les commerçants qu’il venait solliciter. Il allait renoncer à trouver une place, lorsqu’il se présenta, par hasard et sans espérance, chez un épicier de la rue Rodier.

La boutique ressemblait à celles que l’on rencontre dans les très petites villes. Sa devanture presque vide, noircie par la poussière, constellée de gouttes de boue sèche, montrait à peine quelques fioles, cinq à six boîtes de macaronis, et des bonbons de chocolat moisissant dans des bocaux fêlés.

Lorillard entra, s’avança jusqu’à la caisse. La jeune femme qui y siégeait leva la tête et le regarda. Elle ne le regarda que d’un œil, car elle était borgne. Un faible espace écarlate dessinait, à droite, l’intervalle des paupières. Jamais encore Lorillard n’avait considéré une créature tellement disgracieuse. Ses cheveux châtains, raides et gras, tirés sur le crâne, se réunissaient en arrière en un chignon gros comme le poing. La courbe de son nez imitait celle de l’S majuscule. Ses lèvres tortueuses découvraient des gencives pâles et des dents noires. Les muscles noueux de son cou ressemblaient à des cordes, et son corsage tombait verticalement sur sa poitrine indigente.