Cette femelle affreuse dévisagea l’intrus avec hauteur et lui demanda ce qu’il voulait. Lorsqu’il l’eut dit, elle se mit à crier : « Papa ! Papa ! »
Aussitôt parut un vieil homme, très petit, aussi maigre que sa fille. Sa calvitie s’encadrait d’une étroite couronne de cheveux gris. Son long nez et son menton pointu, qui paraissaient désirer de se joindre, lui donnaient ce qu’on appelle un profil en casse-noisette. Ses yeux ronds, bleu-clair, fixèrent sur Fortuné un regard soupçonneux, malveillant. Mais M. Brigontal — ainsi se nommait ce négociant — écouta la proposition et répondit qu’il accepterait, par bonté d’âme d’employer Lorillard, à condition que celui-ci ne craignît pas le travail et qu’il n’exigeât pas plus de cent francs par mois, somme déjà exorbitante. De plus, il le nourrirait. Et comme le malheureux objectait qu’à ce prix il ne pourrait pas même se loger, M. Brigontal lui offrit de le coucher dans un cabinet attenant à la boutique, petit à la vérité, et sans fenêtre, mais où l’on pouvait dresser un lit-cage.
C’est ainsi que Fortuné Lorillard débuta dans le commerce, à des conditions médiocres, que sa bonne étoile et son savoir-faire lui permirent bientôt d’améliorer.
M. Brigontal, malgré le peu d’apparence de son établissement, vendait beaucoup de vin, et Fortuné, dès qu’il entra en fonctions, dut passer chaque matinée à rincer des bouteilles, dans la cave, à genoux sur la terre, et les bras dans un vieux baquet tout gras, qui puait le vinaigre et la moisissure. Il n’y avait là, comme éclairage, qu’un tout petit bec papillon, qui sifflait, et, au plafond, un jour carré, avec des barreaux de fer, qui s’ouvrait juste au milieu du plancher de la boutique.
C’était le ciel de Fortuné, et celui-ci l’apprécia sans tarder, car il voyait, grâce à lui, les clientes par en dessous.
Il n’apercevait, le plus souvent, pas grand’chose : le rond de la jupe, les mollets, un peu de linge. Mais les femmes qui venaient de bonne heure, en léger saut-de-lit, réservaient à Fortuné un spectacle qui le transportait. Pour en jouir de plus près, il montait sur un escabeau, et il demeurait ainsi, les yeux levés, la bouche ouverte, en de longues contemplations, car c’est un homme de tempérament très amoureux.
Les philosophes enseignent que si l’on veut concevoir une juste idée des choses, on doit s’appliquer à en considérer tous les aspects, toutes les faces. D’autre part, les personnes expérimentées savent combien il faut se méfier de l’apparence que les femmes se donnent. Cette apparence est trompeuse. Elle résulte trop souvent des artifices des teintures, du fard, de la mode et de l’orthopédie. La vérité féminine habite sous la jupe, et c’est par en dessous seulement que vous risquez, sans prévenir, d’en apercevoir le centre naturel. Essayez, vous en serez satisfait. Et ne rougissez nullement, car l’idée n’est pas d’un polisson. Elle est fondée sur les Écritures. Lorsque le roi Salomon, dont la sagesse était presque divine, rencontra la reine de Saba, il ne manqua point d’être ému par la beauté de cette souveraine. Mais, avant de se déclarer, il tint d’abord à la regarder par en dessous, sans qu’elle s’en doutât. Il fit en sorte qu’elle fût obligée d’enjamber, devant lui, un ruisseau fort tranquille, où il l’observa comme dans un miroir. On dit même, — mais l’histoire, ici, semble trop fabuleuse, — on dit que le prince discerna dans ce reflet que Balkis était vierge. Salomon était un peu magicien.
Tous les matins, à dix heures juste, Mlle Angèle, la grosse bonne du vétérinaire arrivait, et elle attendait son tour sur la grille du soupirail. Elle avait des jambes énormes, avec des bas jaunes. C’est elle, entre toutes, qui donnait la fièvre à Lorillard.
Un matin, M. Brigontal, par extraordinaire, se trouvant obligé de s’absenter, pria Fortuné de le remplacer à la boutique, pour servir les clients. Mlle Béatrice, fille et régente de la maison, aiderait le garçon en lui indiquant la place de chaque chose.
Enchanté de passer quelques heures à la lumière du jour, Lorillard mit tous ses soins à contenter la clientèle. Mais il ne lui fut pas possible de favoriser personne sur le poids ; car Béatrice, observant de son œil unique les plateaux de la balance, commençait déjà de crier quand ils s’équilibraient.