A dix heures, Mlle Angèle entra dans la boutique, et, pour la première fois, Fortuné Lorillard la vit tout entière. C’était une femme de trente ans à peu près, et prodigieusement obèse. Ses seins colossaux ballotaient à chacun de ses pas. La largeur de ses hanches lui permettait à peine l’accès de la boutique. Et son visage était semblable à celui de la pleine lune, sauf que des yeux bleus très vifs y brillaient, et qu’une chevelure rousse, habilement frisée, le surmontait. Elle s’avança vers Lorillard, et d’une voix douce, elle lui demanda du tapioca. En même temps, elle considérait d’un regard brûlant cet homme qu’elle n’avait pas encore vu. Elle le trouvait beau, certes. C’était en effet un garçon plaisant, bien musclé, prometteur par son seul aspect, et depuis qu’il avait trouvé un emploi stable, il se lavait et portait un vêtement décent.

— Vous êtes nouveau, ici ? lui demanda-t-elle avec feu.

— Moi, répondit-il assez bas, en souriant, je vous connais bien. Je vous vois tous les matins, par dessous vos jupes, quand vous passez là, sur la grille du soupirail.

Elle fit semblant de ne pas avoir entendu, et prit aimablement congé de Fortuné.

Vingt-quatre heures après, comme il nettoyait les litres, dans le sous-sol, Lorillard leva le nez. Et il éprouva une stupéfaction si intense qu’il faillit choir dans son baquet. Là-haut, les pieds posés sur les minces barreaux de fer, Mlle Angèle, la colossale bonne du vétérinaire, dévoilait ses charmes les plus secrets. Enflammé par un tel spectacle, d’une si incroyable et majestueuse ampleur, Fortuné s’élança sur l’escabeau. L’amour y acheva de lui percer le cœur, tandis qu’il observait de si près cette chair abondante que la lumière caressait.

Mais Mlle Angèle, que le patron servait, quitta la place, et Lorillard demeura, seul et anéanti, dans l’ombre de la cave. Il eût voulu monter à la boutique, pour parler à la grosse fille, et se déclarer. Il sentit que c’était impossible, combattit son ardeur, réfléchit à la conduite qu’il devait tenir. Car il ne pouvait douter qu’Angèle ne lui eût volontairement fait une avance des plus marquées.

Il attendit le soir, dans les tourments de la passion. Et quand la nuit vint, il prétexta qu’il allait se promener, remonta la rue Rodier, et patienta longuement devant la maison où l’aimée demeurait. C’était une vieille construction à deux étages, et l’on y apercevait, au-dessus de la porte, l’affiche qui représentait un chien blanc, avec un collier rouge, et plus bas, ces mots :

Edgar Dujardin
Vétérinaire diplômé
Traite tous les petits animaux.

Il aperçut enfin Angèle qui s’avançait dans la demi-obscurité, tenant en laisse un caniche. Elle et Fortuné, également émus, se trouvèrent face à face, d’abord sans voix.

— Tiens ! Qu’est-ce que vous faites là ? demanda-t-elle, après ce silence.