— Ne vous ai-je pas dit tout à l’heure, reprit Bazenet avec une sérénité presque sublime, que moi aussi j’avais joué, et que j’avais perdu ?

Le Palais de l’Alimentation était hypothéqué depuis le sous-sol jusqu’au toit, sans oublier les marchandises. Bazenet avait stocké trop vigoureusement, et bien d’autres denrées encore que des comestibles. La baisse, prétendait-il, continuait. Pour tenir le coup il avait fallu emprunter plusieurs millions, qui venaient à échéance. Et puisque l’on ne pouvait plus compter sur l’argent en banque, on était perdu, mais oui…

— Voleur ! Voleur ! criait Fortuné, vous êtes d’accord avec Gentillot, avec ma femme, avec Eurysthènes. Oh ! je comprends ! Je vais vous faire arrêter, bandit !

— Permettez, Monsieur, répliqua Bazenet en se levant. Vous m’avez, par écrit, confié tout pouvoir, laissé toute liberté d’action. Je n’ai pas eu de chance, tant pis pour vous.

Il gardait ce maintien digne et fier que peut donner une bonne conscience, mais qu’il devait, plutôt, à la certitude réconfortante d’avoir assuré, de connivence avec Gentillot, l’opulence de son avenir.


Et le Palais de l’Alimentation sombra, comme un vaisseau de haut bord dans la tempête. Avec lui s’engloutit la fortune de Lorillard. Car le pauvre homme, pris de court, n’eut point le temps de faire une bonne faillite, une faillite frauduleuse. Ce fut, dans les milieux d’affaires, un éclat de rire, une explosion de mépris, quand on sut que tous les biens de Fortuné avaient été versés à l’actif, et qu’il était réellement, complètement ruiné.

C’était sa faute, aussi. Il s’était endormi, tranquille, tandis que Valentine se préparait à fuir, que Gentillot et Bazenet le trahissaient. Lorillard se reprochait avec fureur sa stupidité, s’accusait en pleurant de s’être pour une fois conduit sans méfiance, comme un honnête homme.

Il devint la proie des huissiers et des syndics. Le Palais de l’Alimentation appartenait dès maintenant aux créanciers. On vendit l’hôtel du parc Monceau, le château historique de Touraine, les automobiles, et jusqu’aux meubles de l’appartement, avenue de l’Observatoire.

Quelques mois après le désastre, Lorillard se vit sans le sou. Il lui restait encore, pour consolation, à peu près neuf cent mille francs de dettes…