LE CID ENRAGÉ [ [610].
Comédie.
M. COLBERT parle seul.
Percé jusques au fond du cœur
D'une atteinte imprévue aussy bien que mortelle,
Autheur d'une entreprise insolente et cruelle
Dont le honteux succez irrite ma fureur,
Je demeure immobile, et mon âme abattue
Cedde au coup qui me tue.
Si près de voir Fouquet sur l'échaffault,
O Dieux! l'étrange peine!
Après avoir payé l'arrêt plus qu'il ne vault
Pour rendre sa mort plus certaine,
N'en remporter rien que la haine?
Que je sens de rudes combats!
Que ma raison est opprimée!
J'ay perdu mon argent, je perds ma renommée
Pour n'avoir peu mettre une teste à bas.
O grand doyen des scélérats!
Dont l'injustice consommée
Regardoit déjà son trépas
Comme une proye accoustumée;
Séguier, escueil des innocens,
Qui, pour complaire au ministère,
Par de honteux abaissemens
Ne trouves rien de trop indigne à faire,
Faut-il que les arrêts
Qui tant de fois ont fait périr des misérables,
Et pour de bien moindres subjects,
Sur la fin de les jours, malgré tant de projets,
Tant d'intrigues détestables,
Malgré moy, malgré toy, deviennent équitables
Après tous les maux qu'ils ont faicts?....
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Talon, le ciel a donc permis
Que pour toute la récompense
De ta mortelle haine et de ton arrogance,
Tu n'ayes remporté que haine et que mépris;
Et qu'un pédant que j'avois pris
Pour réparer la négligence,
M'ayt fait tomber de mal en pis
Par l'excès de son ignorance[611].
Ce rapporteur, que j'ay duppé sy galamment,
Pour une pompeuse espérance
D'estre le chef[612] d'un parlement,
Et qui croyoit sauver sa conscience
En me vendant bien chèrement
Une si lâche complaisance,
Aura donc prôné vainement,
Et pour tous fruits de son ouvrage;
Je ne remporteray que le seul avantage
D'avoir peu tromper un Normand.....
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Quoi! notre emphaticque Pussort
Après avoir fait un effort
De son éloquence bourgeoise
Et prouvé clairement qu'il méritoit la mort
Pour n'avoir pas couvert tout Saint-Mandé d'ardoise;
Après avoir tronqué tant de diverses lois,
Plutôt pour mon service
Que pour celui du plus humain des rois,
N'a pû forcer la chambre à faire une injustice
Ny gagner une seule voix.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Voisin, ce scélérat si consciencieux,
Ce traître proctecteur de la cause publique,
Sur qui j'avois jetté les yeux
Pour empêcher par son intrigue
Des dévots la sourde pratique
Et le zèle séditieux,
S'en est acquitté de son mieux;
Mais que me sert toute ma politique
Sy je n'en suis pas plus heureux.
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Et toy, cher confident de ma secrette rage,
Qui dedans les concussions
Fais ton apprentissage
Par les plus noires actions,
Mon cher Berrier, sur qui je fondois davantage
Le succez de mes passions,
Car je sçay tes inventions,
Tes détours et ta fourberie;
Que dois-je te dire aujourd'huy,
Puisqu'enfin malgré ton appuy,
Ton mensonge et ta calomnie,
Le peuple voit la vérité,
Au mesme endroit dont tu l'avois bannie,
Triompher de la fausseté?
Dans le premier abord d'une faveur naissante
Dont le moindre revers peut nous précipiter,
Je voy mes desseins avortés
Par une conduite imprudente;
Je voy l'Afrique triomphante
D'un roy que jusqu'ici rien n'avoit pu dompter;
Je voy, pour comble de misère,
Mon rival échapper des traits de ma colère,
Et ces deux projets si fameux
Qui me faisoient déjà prétendre
Au premier rang d'après les dieux,
Sont autant de degrés honteux
Par où je suis prest de descendre.
Mais pourquoy m'alarmer sy fort,
Sy cette rigueur non commune
Qu'excite contre moy le sort
Ne change rien à ma fortune:
Je suis toujours Colbert, je suis toujours puissant;
J'ay toujours la mesme avarice,
Je fais toujours mesme injustice.
Si j'ay manqué de perdre un innocent,
N'ay-je pas retranché les rentes?
Et, grâce à ce moyen, réduit au désespoir
Mille familles languissantes.
Est-ce là manquer de pouvoir?
Le Roy m'aime toujours et j'ay sa confidence,
Que faut-il donc de plus à mon ambition?
Sortez de mon esprit vains désirs de vengeance,
Je me veux libérer de votre impertinence
Et goûter le bonheur de ma condition.
Ouy, je veux vivre heureux, quoique Fouquet respire,
Puisqu'une éternelle prison
Luy va ravir le moyen de me nuire.
Il s'en va, puis il revient tout d'un coup.
Vivre sans tirer ma raison!
Observer un arrest si fatal à ma gloire!
Endurer que la France imputte à ma mémoire
De ne m'estre vengé que par une prison!
Conserver une vie où mon ame égarée
Voit ma perte assurée!
N'escoutons plus ce penser trop humain
Qui ne peut assouvir ma haine.
Allons, Berrier, par un coup de ta main,
Délivre-moy de cette peine.
Ouy, c'est le plus grand de mes maux,
Et pourveu que Fouquet périsse,
Qu'il meure par prison ou qu'il meure en justice,
C'est là le seul moyen de me mettre en repos.
Je m'accuse déjà de trop de négligence,
Courons à la vengeance;
Je suis avare et dur, n'importe, cher Berrier,
Je veux y consommer trois ou quatre pistolles
Pour achepter un cuisinier
Qui l'empoisonne à Pignerolles.
PIÈCE Nº III.—INÉDITE[613].
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VERSION DU 118e PSEAUME DE DAVID
Dans lequel ce grand Roy exhorte tout le monde à publier les bontés de Dieu, explique les effects qu'il en a ressenty et prophétise la venüe de Nostre Seigneur.