Chacun aisément conjecture
Ce qu’on fait en cette aventure
Avec l’objet de ses amours...
Que je serois digne d’envie,
Si dans la suite de ma vie
J’avois souvent de ces beaux jours!
L’OCCASION PERDUE RECOUVERTE[28]
Une certaine Dame de la campagne avoit un mary fort jaloux, et neantmoins ne laissoit point de se réjouyr, et de passer son temps avec un jeune frisé, valet de chambre d’un gentilhomme de ses voisins, dont elle estoit passionnement amoureuse, qui, quelquefois, la voyoit de près aux heures qu’elle l’avertissoit que son mary estoit absent. Cette Dame estoit parfaitement belle, et quoyqu’elle s’abandonnast à un valet, ne laissoit point d’estre poursuivie par tous les braves cavaliers du pays, et entre autres, par un certain Marquis, leur voisin, qui, l’ayant longuement persecutée à force de présens, obtint d’elle ce qu’il en desiroit, mais elle l’obligeoit bien plus tost par interest que par amour; car toutes ses inclinations estoient dediées à ce valet de chambre, à qui elle avoit absolument donné son cœur.
Un jour, comme son mary estoit allé dehors, qui ne devoit estre de retour que le lendemain, elle envoye tout à l’heure querir son galand, comme elle avoit accoutumé de faire en pareille occasion; mais à peine luy avoit-elle donné le bonjour, que monsieur le Marquis arrive, ayant laissé ses chevaux dans la cour; (il) montoit desja l’escalier, quand une des filles de chambre de la Dame la vint avertir que monsieur le Marquis montoit. Elle, qui pour rien n’eust voulu que le Marquis eust trouvé ce jeune homme dans sa chambre, le pria de se cacher; ce qu’il fit tout tremblant de peur, et, ne sçachant où se mettre, il se cache sous le lict. Le Marquis entre et salue la Dame, qui luy demande comme il avoit sçeu prévoir que son mary n’estoit point au logis; il luy dit que son cœur l’en avoit averty, qui n’avoit pas accoutumé de pronostiquer jamais en vain.