Comme ils estoient en conversation ensemble, le mary arrive: ce qu’une fille de chambre vint aussitost dire à sa maistresse, qu’il estoit desja dans la cour et qu’il avoit veu les chevaux de monsieur le Marquis. Cette femme demeura bien interdite, ne sçachant ce qu’elle devoit faire de voir son mary la surprendre, pendant qu’elle estoit avec le Marquis, et qu’elle avoit un autre galand caché sous le lict. Mais, comme les femmes sont extrêmement subtiles et prompte plus que les hommes à remedier aux malheurs présens, avec le peu de temps qu’elle avoit, elle dit au Marquis: «Monsieur, si vous avés dessein de me sauver la vie, au nom de Dieu, sans vous informer de la cause qui m’oblige à cela, car je n’ai pas à présent le loisir de répondre là-dessus, mettez l’espée à la main, et tesmoignez d’estre en colere; disant: Morbleu! je le rattraperai une autre fois! et en disant cela, sortez promptement de céans, et quoyque mon mary, que vous allez rencontrer sur la montée, vous en demande la cause et vous veuille arrester, allez-vous-en en colere, sans luy respondre. C’est l’unique moyen de me sauver, sans quoy, tenez-moy morte, autant vaut.»

Le Marquis, qui n’avoit pas le loisir de consulter là-dessus, bien aise aussi que par ce moyen il pouvoit aussi échapper, met l’espée à la main, sort de la chambre, et rencontrant le mary sur la montée, dit, en colère: «Morbleu! je le rattraperay une autre fois!» Le mary estonné, luy demande ce qu’il a; mais, luy, sans vouloir escouter, enfonçant son chapeau à sa teste, sort sans luy dire aucune chose. Le mary trouve sa femme à la porte de sa chambre, à qui il demande à qui en avoit monsieur le Marquis. «Ah! mon amy, luy dit-elle, jamais je ne me suis trouvée si estonnée! Tout maintenant il est venu un jeune homme se refugier icy, me criant, la larme à l’œil, d’avoir pitié de luy et de le sauver des mains de ce Marquis, qui, l’espée à la main, couroit après luy pour le tuer. Je l’ai fait entrer dans ma chambre et me suis tenuë à la porte pour en deffendre l’entrée au Marquis, qui, tout furieux, venoit pour le tuer; mais, ayant connu que je ne le trouvois pas bon, s’estant venu refugier dans ma chambre, encore a-t-il esté assez courtois pour ne l’attaquer pas chez moy.—Ah! dit le mary, sans doute c’est ce qui l’obligeoit à dire qu’il le rattraperoit ailleurs. Mais où est-il ce jeune homme?—Je ne sçay, dit-elle, où il se sera caché. Je m’en vais l’appeler. Sortez, mon amy, dit-elle, sortez! Ne craignez rien, il est party.» Ce jeune homme, qui avoit tout ouï, sort tremblant de dessous le lict, car il en avoit bien sujet. Le mary luy demande pourquoy le marquis luy en vouloit: «Je vous jure, dit-il, que je n’en sçay rien, monsieur, car je ne le connois point, et je crois qu’il me prend pour un autre: car, si tôt lorsqu’il m’a veu, mettant l’espée à la main, il a crié: Tue, tue! et sans Madame, qui m’a fait la faveur de me retirer céans, je serois mort, sans doute. Je luy suis obligé de la vie.» Le mary le console le mieux qu’il pût et le conseille de ne sortir point de chez luy, qu’il ne fust nuict, de peur que l’autre ne le guetast par la rue. Ainsi eut-il beau recouvrer le temps qu’il avoit perdu, sans appréhender le mary qui luy servit d’escorte.

FIN.

NOTES.

[1] Ce texte, que nous regardons comme l’original de Pierre Corneille, est tiré du Nouveau Cabinet des Muses, ou l’Eslite des plus belles poésies de ce temps (Paris, veuve Edme Pepingué, 1658, in-12). La pièce se trouve dans un cahier imprimé à part vers 1660, et placé à la suite du recueil; ce cahier de 50 pages manque dans la plupart des exemplaires.

[2] Page 284.

[3] Un historien moderne prétend qu’il est aussi difficile de le croire, que de lire ce livre une seule fois. Voyez l’Histoire du Siècle de Louis XIV, t. II, chap. des Écrivains, art. Corneille (Pierre). On juge aujourd’hui des ouvrages, d’une manière épigrammatique. Cette sorte de critique est singulièrement remarquable dans la Méthode pour l’histoire, etc.

[4] Voy. les Mémoires de Trévoux, décembre 1724, p. 2272 et le P. Niceron, t. XV de ses Mémoires, p. 379.

[5] Le privilége est du 19 septembre 1661; il fut enregistré sur le Livre des libraires le 30 du même mois; l’ouvrage fut achevé d’imprimer le 16 novembre 1661. Le frontispice porte cependant 1662.

[6] Ce recueil forme un in-12 de 253 pages.