EXTRAIT

Des Mélanges historiques et philologiques, par M. Michaud, avocat au parlement de Dijon. Paris, N. Tilliard, 1754, 2 vol. in-12, tome Ier, p. 47-72.

LETTRE SUR LE VÉRITABLE AUTEUR DU POËME INTITULÉ
L’OCCASION PERDUE ET RECOUVRÉE.

Vous sçavés, Monsieur, que, dans le Carpenteriana[2], on attribuë à Pierre Corneille une pièce qui a pour titre: L’Occasion perduë et recouvrée.

«Cet ouvrage, dit-on, étant parvenu jusqu’à M. le chancelier Séguier, il envoya chercher M. Corneille, et l’avertit que ces vers ayant porté scandale dans le public, et lui ayant acquis la réputation d’un homme débauché, il falloit qu’il lui fit connoître que cela n’étoit pas, en venant à confesse avec lui: le jour fut indiqué. M. Corneille ne pouvant refuser cette satisfaction au chancelier, il fut à confesse avec lui au P. Paulin, petit-père de Nazareth, en faveur duquel M. Séguier s’est rendu fondateur du couvent de Nazareth. M. Corneille s’étant confessé au R. P. d’avoir fait des vers lubriques, il lui ordonna, par forme de pénitence, de traduire en vers le premier livre de l’Imitation de Jésus-Christ, ce qu’il fit. Ce premier livre fut trouvé si beau, que M. Corneille m’a dit qu’il avoit été réimprimé jusqu’à trente-deux fois[3]. La reine, après l’avoir lu, pria M. Corneille de lui traduire le second, et nous devons à une grosse maladie dont il fut attaqué la traduction du troisième livre, qu’il fit après s’en être heureusement tiré.»

Cette anecdote étoit trop injurieuse à la mémoire du grand Corneille; aussi, vit-on bientôt paroître un petit Mémoire qui tend à détruire absolument ce qu’on fait dire à Charpentier. L’anonyme qui venge Corneille[4] de cette fausse imputation nous apprend que l’Occasion perduë-recouvrée est d’un certain Cantenac, poëte de cour, dont les poësies furent imprimées en 1662 et 1665, chez Théodore Girard[5], marchand libraire, au Palais. Dès que cette pièce scandaleuse qui faisoit partie des œuvres de Cantenac vit le jour, «M. le président de Lamoignon envoya quérir Théodore Girard, et lui ordonna de l’ôter de tous les exemplaires qui lui restoient; et par bonheur, il lui en restoit la plus grande partie.»

Il s’en échappa cependant quelques-uns, qui ne parurent qu’après la mort de ce magistrat. Quant à la seconde édition, cette pièce y fut omise entièrement.

Ce qui peut avoir trompé quelques personnes au sujet de ce poëme, c’est qu’on lit à la fin ces mots: Fin des poësies nouvelles et galantes du sieur de C., et qu’elles ont cru que cette lettre initiale signifioit Corneille; mais le nom de Cantenac, mis tout au long dans le privilége, suffiroit pour montrer qu’elles se trompent, quand on n’auroit pas le témoignage du libraire, qui a plusieurs fois assuré que l’ouvrage étoit du sieur de Cantenac.

Les œuvres de Cantenac parurent d’abord en 1662; elles sont divisées en trois parties: 1o les Poësies nouvelles et galantes; 2o les Poësies morales et chrétiennes; 3o les Lettres choisies et galantes[6]. Ce fut à la fin de la première partie, après la 102e page, qu’on plaça l’Occasion perduë-recouvrée, poëme composé de 40 stances. C’est un cahier postiche de quatorze pages et dont les chiffres ne se rapportent point au corps du recueil; ce qui me fait croire que le libraire n’avoit pas inséré cette pièce dans tous les exemplaires, et qu’il ne la livroit qu’à ceux auxquels il croyoit pouvoir se fier. Ma conjecture est appuyée par un trait que rapporte le défenseur anonyme de Corneille. Il dit que le libraire Théodore Girard lui vendit un de ces exemplaires détachés, comme une chose rare et précieuse, et qu’il le fit relier à la fin de l’édition de 1665, où ces stances ont été entièrement retranchées, quoiqu’il y ait des augmentations considérables dans cette seconde édition.

Théodore Girard avoit bien senti que ce poëme devoit révolter un grand nombre de lecteurs: aussi, eut-il soin d’avertir[7] qu’on l’avoit glissé malgré lui dans le recueil qu’il publioit; mais qu’un galant homme, ami de l’auteur, s’en étant rendu le maître, l’avoit forcé de le mettre au jour, et que Cantenac, l’ayant autrefois composé pour se venger d’une dame qui l’avoit désobligé, ne trouveroit pas mauvais lui-même qu’on rendît sa vengeance publique: Théodore Girard dit enfin qu’il a jugé à propos de se justifier à cet égard pour se mettre à couvert du blâme et prévenir les reproches qu’on pourroit lui en faire un jour.