Voilà, Monsieur, une histoire détaillée dans toutes ses circonstances, et qui paroît, je vous l’avoue, assés vraisemblable au lecteur. Mais, après tout, l’apologiste anonyme de Corneille pose un fait que le lecteur peut encore révoquer en doute. Je veux bien croire que c’est une personne digne de foi, et même respectable dans la république des lettres. Cependant n’est-on pas toujours en droit de suspecter le témoignage d’un historien caché, qui raconte un fait destitué de preuves et d’autorités? D’ailleurs, on peut objecter que Charpentier n’est pas le seul qui ait pris Corneille pour l’auteur de l’Occasion perduë-recouvrée[8], et que plusieurs autres sçavans ont eu la même opinion. Je sçais que M. de la Monnoye, ce fin et judicieux critique, qui étoit le mieux au fait des petites aventures du pays littéraire, écrivoit un jour à M. l’abbé Papillon[9] que l’auteur de cette pièce étoit celui du Cid, des Horaces, de Cinna. «Corneille eut beau tenir, dit-il, la chose secrette; M. le chancelier Séguier, protecteur alors de l’Académie, ayant sçû de qui estoient ces stances peu édifiantes, qui couroient partout, en fit une douce réprimande au poëte, et lui dit qu’il le vouloit mener à confesse.» Le reste du conte ressemble parfaitement au passage tiré du Carpenteriana. Ainsi, Monsieur, vous voyés que ce bruit avoit pris un air de vérité parmi les beaux-esprits et les sçavans. Mais examinons sur quel fondement cette opinion a pu s’établir.

Quelque peu disposé que je sois à donner de grands éloges au poëme de l’Occasion perduë-recouvrée, j’avoue cependant que cette pièce comporte du génie, du feu et de l’expression, et qu’on y trouve quelques endroits assez bien tournés: il n’en falloit pas moins pour que Corneille fût soupçonné d’en être l’auteur. En effet, tout le monde sçait qu’après avoir été multipliée par les copies manuscrites qu’on en tira, elle fut réimprimée dans plusieurs recueils, mais toujours dans ces ramas d’ouvrages proscrits qui sortent furtivement d’une presse inconnuë, et qui n’ont souvent pour tout mérite que le papier et le caractère de Pierre Marteau[10]. Ces stances furent si généralement recherchées, je dirais presque si fort estimées, qu’on en fit plusieurs traductions en différentes langues. J’en ai vu une latine, et l’on m’a assuré que le savant Paul Dumay s’était amusé à les tourner en bourguignon. Ajoutés encore qu’elles furent mises en chanson, et acquirent par ce moyen une plus grande publicité.

Ces stances ont donc été assés fameuses pour être attribuées au grand Corneille: en effet, pouvoit-on deviner que des vers dont on avoit été si curieux, qu’on avoit lus et qu’on lisoit encore partout avec tant de plaisir, fussent d’un certain Cantenac, poëte presque absolument inconnu? On eut bien plus tôt fait de les mettre sur le compte du meilleur poëte du siècle dans lequel elles avoient été composées, tant on est porté à faire valoir la poésie libertine! Je m’imagine, mais je ne sçais si on prendra ceci pour un paradoxe, que le sujet de l’ouvrage en a fait toute la réputation, et que les seuls traits lascifs de ce tableau l’ont sauvé de l’oubli, où sont déjà tombés des ouvrages sans doute beaucoup meilleurs. Quelques beautés, quelques agrémens poëtiques qu’on suppose dans cette pièce, il seroit ridicule d’avancer que la fiction et les vers en font tout le mérite. Je suis persuadé qu’il a paru dans le même temps des petits poëmes aussi bien versifiés et d’une invention plus riche, dont la mémoire s’est néanmoins totalement perduë. Allons donc plus loin, et cherchons la véritable raison pour laquelle l’Occasion perduë-recouvrée fut si fort en vogue. Le dirai-je, Monsieur, une catastrophe, singulière en son espèce, embellie par les charmes d’une poésie licentieuse, c’en fut assez pour mettre ces vers à la mode, pour leur attirer des loüanges et leur mériter une curieuse attention de la part du public.

Combien voyons-nous encore aujourd’hui d’ouvrages qui ne réussissent que par les sujets libres qu’on y traite, les expressions lascives qu’on y emploie et les termes libertins dont on les remplit! Toutefois, le mauvais goût et la corruption du siècle ont mis en faveur ces fades et misérables historiettes où triomphe la plus grossière liberté, et quelquefois l’irréligion la plus marquée. Ce qui a fait peut-être aussi présumer que Corneille avoit composé ces stances, c’est l’art ingénieux et l’élévation de sentiment qu’on trouve dans les intrigues de ses poëmes dramatiques. La grande idée qu’on s’étoit formée de l’Occasion perduë-recouvrée a fait illusion et a fixé trop indiscrètement le soupçon sur le grand Corneille; mais avec quelque noblesse et quelque art que Corneille ait traité l’amour, je ne vois pas qu’il soit jamais échapé à sa plume aucun ouvrage où règnent une liberté condamnable et un esprit de débauche. «Son tempérament, dit M. de Fontenelle[11], le portoit assés à l’amour, mais jamais au libertinage, et rarement aux grands attachemens.» D’ailleurs, lorsque ces stances parurent, Corneille avait cinquante-quatre ans et courait une carrière trop belle pour s’être oublié jusqu’au point de risquer sa réputation par des vers infâmes, dignes de l’horreur des honnêtes gens, et qui, selon moi, n’ont jamais mérité d’être si applaudis. Mais si Corneille est véritablement auteur de ces stances, pourquoi ne lui en a-t-on jamais fait de reproches? L’envie et la satyre l’eussent-elles épargné dans cette occasion? Il est bien étonnant que pendant sa vie on ait tenu un profond silence sur une production aussi scandaleuse, et qu’on n’ait fait cette fable qu’après sa mort. Un pareil fait, j’ose le dire, ne doit être cru que sur des preuves démonstratives; il devient même suspect et douteux, pour avoir seulement eu place dans ces mémoires hasardés qui portent le titre d’Ana.

Je ne m’arrêterai pas ici à réfuter sérieusement le sentiment de ceux qui prétendent que Corneille traduisit l’Imitation de Jésus-Christ pour effacer le scandale qu’il avoit donné par les stances de l’Occasion perduë-recouvrée. C’est un mensonge grossièrement inventé qui ne mérite pas qu’on emploie à le détruire une longue suite de raisonnemens. Personne n’ignore que l’Imitation traduite en vers françois parut plus de dix ans avant l’Occasion perduë-recouvrée, puisque Corneille publia le premier livre de ce bel ouvrage en 1651, et que les œuvres de Cantenac, avec les stances libertines, ne furent imprimées pour la première fois qu’en 1662. Il s’ensuivroit donc que la pénitence auroit précédé le péché, et que Corneille auroit donné des marques autentiques de son repentir pour une faute qu’il ne devoit commettre que dix ans après.

D’ailleurs, un grand poëte de nos jours, le fils du fameux Racine, m’apprend[12] le véritable motif qui engagea Corneille à traduire l’Imitation de Jésus-Christ:

Couronné par les mains d’Auguste et d’Émilie,

A côté d’Akempis Corneille s’humilie.

Rapportons ici la remarque que l’auteur a faite sur ces deux vers. «Corneille, dit-il, paroît lui-même avoir voulu s’humilier, puisqu’il dit au pape dans son Épître dédicatoire: «La traduction que j’ai choisie, par la simplicité de son style, ferme la porte aux plus beaux ornemens de la poésie, et bien loin d’augmenter ma réputation, semble sacrifier à la gloire du souverain auteur tout ce que j’en ai pu acquérir en ce genre d’écrire.» Corneille, comme vous voyez, Monsieur, dit expressement qu’il a choisi sa matière, et non pas que ce sujet lui a été, par un confesseur, imposé pour la rémission d’un péché public: si ce travail fut difficile et pénible, c’est le poëte lui-même qui s’y condamna; personne ne l’y avoit forcé: ses propres termes marquent suffisamment la liberté de son choix.

Cependant, si l’on prétend que Corneille a voulu, par cette traduction, réparer les licences d’une muse profane, sans lui supposer un ouvrage aussi pernicieux qu’est l’Occasion perduë-recouvrée, n’étoit-ce donc pas assés pour lui de réfléchir chrétiennement sur l’état brillant où il avoit mis le théâtre français, pour s’en faire un sujet de pénitence et s’imposer à lui-même le travail d’un ouvrage édifiant? N’a-t-il pu s’occuper des louanges de Dieu, qu’après avoir souillé sa lyre par des chansons criminelles? Allons par des voies plus simples, et n’attribuons qu’à la piété seule du grand Corneille ce qu’on prend pour un effet de son obéissance aux ordres d’un sage directeur pour l’expiation d’un scandale public. Des Marets, Thomas Ineslerus, Alexandre Sylvestre, du Quesnay de Bois-Guibert, et tant d’autres poëtes qui ont traduit l’Imitation de Jésus-Christ en vers et en différentes langues, étoient-ils des pécheurs scandaleux, et les a-t-on soupçonnés d’avoir composé les pièces libertines qui, de leur temps, avoient paru sans nom d’auteur? C’est donc un conte assés mal inventé, que tout ce qu’on a dit de Corneille par rapport à l’Occasion perduë-recouvrée, et il paroît certain au contraire que Cantenac est auteur de cette pièce. J’espère que quelques nouvelles réflexions que je vais faire à ce sujet achèveront de vous convaincre de cette vérité: