1o Je me crois en état de prouver que Cantenac étoit un poëte qui ne manquoit pas tout à fait d’imagination, et qui quelquefois même tournoit assés bien un vers. Il n’est donc pas impossible qu’il soit l’auteur des stances qui se trouvent dans le recueil de ses poësies.

2o On reconnoît dans les œuvres de Cantenac un poëte libertin, toujours échauffé des feux de l’amour: par conséquent, il est plus juste de lui attribuer le poëme de l’Occasion perduë-recouvrée, qu’il a avoué, en quelque sorte, en permettant qu’on le joignît à ses autres ouvrages, qu’au grand Corneille, à qui, comme on l’a déjà remarqué, on n’a osé prêter cette production licentieuse qu’après sa mort, et encore dans un Ana.

Cantenac florissoit dans un temps où les portraits étoient fort à la mode[13]. Il eut bientôt le pinceau à la main. Ramassons ici quelques traits du tableau qu’il a tracé lui-même de ses mœurs, de son esprit, de son goût, etc. Je pense que vous y reconnoîtrés sans peine l’auteur de l’Occasion perduë-recouvrée; du moins, je m’assure bien que sa naïveté ne vous déplaira pas. Comme ce poëte est un auteur assez obscur, j’entrerai aussi dans un détail un peu étendu touchant sa personne.

«Je suis, dit-il[14], d’une taille fort médiocre, et il est assés rare de voir des hommes plus petits que moi. J’ai cela de commun avec les nains, que si l’on ne voyoit que ma tête, l’on me jugeroit un fort grand homme. J’ai le visage assez plein, mais un peu ovale; les yeux bruns et assez grands: ils ne manquent pas de feu et parlent souvent plus que je ne voudrois. Mon nez n’est ni grand, ni petit; ma bouche est petite, et mes lèvres sont assés vermeilles. J’ai la voix mauvaise et discordante. Je ne manque point de disposition pour les exercices du corps. Je suis d’une constitution si robuste, que je ne me souviens pas d’avoir été malade, sinon de quelques accidens. Les voyages que j’ai faits depuis quatorze ou quinze ans, et les fatigues que j’ai souffertes, ont peut-être contribué à me faire bien porter. Je m’afflige souvent sans raison, et je suis ingénieux à me tourmenter moi-même. Je suis impatient, colère et vindicatif, et je me choque souvent des moindres choses. Je suis un peu pointilleux; je ne sçais si c’est le vice de ma nation ou le mien en particulier. Au reste, si j’étois capable d’une lâcheté, je ne paroîtrois plus dans le monde. L’intérêt de la fortune, qui est fort puissant en moi, ne le seroit pas assés pour me faire commettre une bassesse; il est constant que je suis ambitieux autant qu’on le peut être, mais je ne sacrifierai jamais mon honneur à mon ambition, parce que j’aime encore plus la gloire que les grandeurs, et que je ne considère les grandeurs que comme des moyens de parvenir à la gloire. Je suis si sensible au mépris, que j’ai une haine mortelle et implacable pour tous ceux qui semblent me mépriser, sans qu’il me soit possible de me réconcilier avec eux. Je n’épargne ni mes soins ni ma peine pour les personnes que j’aime; je les servirois de mon bien et de ma vie, et il n’est point d’ami plus ardent que moi. Je mens quelquefois, mais c’est en des choses qui n’intéressent personne: je le fais surtout en matière de galanterie, où je confirme volontiers des faussetés par des sermens, sans songer à ce que je fais, parce que je jure par habitude. Je suis fort soigneux d’acquérir l’estime du monde. L’on m’a dit que d’abord je plaisois assés, que je paroissois avoir l’esprit brillant et une certaine façon de tourner les choses qui ne déplaît pas. Je suis assés agréable dans la conversation, et j’y fournis facilement; mais je m’y rends quelquefois incommode, et je soutiens des choses contre la raison, pour faire paroître un peu d’esprit; je me sers pour cela d’équivoques et de subterfuges qui sentent l’école; je parle même trop longtemps; et comme j’ai un peu de lecture et beaucoup de mémoire, je m’attache trop à faire voir ce que je sçais: c’est sans doute une faute de mon jugement, qui n’est pas si solide que mon esprit est vif. Je suis d’un tempérament mélancolique; mais cette humeur sombre s’est fort augmentée par quelques malheurs de ma vie. J’aime les lettres; mais j’aime encore plus les armes. J’écris fort intelligiblement, et parle assés bien, pour être d’un pays où l’on parle toujours mal. Je fais passablement des vers, et l’on trouve qu’ils ont plus d’esprit que ma prose; si cela est, j’en ai l’obligation au beau sexe, car j’avoue ingénument que si je n’eusse jamais vû de femmes, je ne fusse jamais devenu poëte; mais l’envie de leur plaire m’a fait servir d’un langage que je juge le plus propre à persuader, quoiqu’au fond il m’ait été assés inutile. Je respecte toutes les femmes en général, et j’ai pour elles une amitié beaucoup plus tendre que pour les hommes; plût à Dieu que je n’eusse rien davantage! Je ne me reprocherois pas beaucoup de désirs illégitimes, où mon tempérament me porta. Au fond, quoique j’aye l’esprit fort tourné à la galanterie, je n’aime pas à en dire indifféremment, et il faut qu’une femme ait du mérite ou de la beauté, lorsque je lui en conte. Je ne me pique point d’avoir fait des conquêtes, mais je puis me vanter d’avoir acquis l’estime de quelques personnes bien faites. Ce bonheur m’est arrivé par beaucoup de soins et de patience, car je suis de ceux qui en amour souffriroient un an entier, pour goûter le bien d’un seul jour.» Ajoutons encore à ce portrait l’éloge que Théodore Girard fait de Cantenac. Voici ses propres termes: «Ce que l’auteur dit est l’image de ce qu’il est. Comme il brille dans la conversation, et qu’il la soutient admirablement, on voit un beau feu répandu dans tous ses écrits, une façon de dire les choses aisée, galante et tout à fait heureuse, et généralement un caractère d’esprit qui lui est particulier[15]

Mais cherchons la vérité de cet éloge dans le détail de quelques endroits des poésies de Cantenac. Il semble d’abord que l’auteur étoit ennemi déclaré des nœuds de l’hymen, et qu’il s’étudioit à inspirer ses sentimens aux autres[16]:

Le chemin de l’Hymen, où l’on voit quelques roses,

A bien de l’embarras;

L’on s’y lasse bientôt, et l’on y voit des choses

Que l’on n’attendoit pas.

Vous gémirés, Iris, et vos beaux yeux en larmes