Méprisons les mondains, la fortune et l’amour.
Ne vous semble-t-il pas, Monsieur, que le poëte est plutôt ici plagiaire qu’imitateur des beaux endroits du Polyeucte de Corneille, tragédie qui avait été mise au théâtre[17] et imprimée plusieurs années avant la première édition des œuvres de Cantenac?
Vous me dispenserés sans doute, Monsieur, d’extraire des poësies de Cantenac les passages obscènes qui décident de son libertinage: on en trouve un très-grand nombre. L’amour l’avoit occupé presque pendant toute sa vie: il assure dans une de ses lettres[18] qu’il n’a que trop éprouvé les funestes engagemens de cette passion; qu’il a toujours vécu dans les chaînes de l’amour, et que s’il a joui de quelque liberté, ç’a été seulement comme ces mal-heureux qui changent quelquefois de prison. Il porte la sincérité jusqu’à s’accuser, en quelque manière, de manquer à ses devoirs de chrétien: «Je ne parle point, dit-il, de ma religion, parce qu’il est à présumer que tous les hommes en doivent avoir: je dirai pourtant que je ne suis ni bigot, ni hypocrite, et que si je n’ai pas toute la dévotion qu’un bon chrétien doit avoir, j’en ai du moins plus que je n’en fais paroître[19].»
Les vers que j’ai tirés au hasard des œuvres de Cantenac peuvent donner, si je ne me trompe, une assés juste idée de sa versification, et l’on doit reconnaître, à ces seuls traits, que l’Occasion perduë-recouvrée n’a jamais été au-dessus de ses forces et de son génie: d’ailleurs, je ne nie pas que cet ouvrage ne soit son chef-d’œuvre. Mais ce qui prouve encore qu’il est véritablement de Cantenac, c’est que ce poëte, dans presque toutes ses pièces, prend le nom de Lisandre, qui est précisément celui du héros des stances. Enfin, toutes ces conjectures réunies forment, à ce qu’il me semble, des preuves qui suffisent pour justifier le grand Corneille de l’accusation intentée contre lui et pour détromper tous ceux qui étoient dans ce faux préjugé. J’ai cru que, pour découvrir le véritable auteur de cette pièce lubrique, il ne falloit que bien faire connoître Cantenac: il me reste à apprendre de vous, Monsieur, si j’y ai réussi.
LETTRE A M. J. G.
Dans laquelle on essaye de prouver que l’Occasion perdue recouverte est de Pierre Corneille.
Puisque vous vous proposez de réimprimer, à la demande de quelques amis des lettres, un petit poëme célèbre, que peu de personnes connaissent et qui est pourtant cité souvent dans l’histoire littéraire du grand Corneille, je vais vous indiquer l’existence du texte original, qui a paru antérieurement à l’édition des Poésies nouvelles et autres œuvres galantes du sieur de Cantenac, auquel la pièce est attribuée généralement, depuis que les Mémoires de Trévoux ont donné à cette attribution une apparence de probabilité.
Il suffirait, ce me semble, pour détruire entièrement cette fausse attribution, de démontrer que le sieur de Cantenac était tout à fait incapable de composer un ouvrage qui a eu l’honneur d’être attribué, avec plus de raison, à Pierre Corneille. Déclarons d’abord, malgré les éloges accordés un peu trop généreusement par Michault, de Dijon, à ce poëte de second ordre, que, si son recueil renferme des pièces aussi libres que l’Occasion perdue recouverte, il n’en est pas une qui puisse être comparée, même de loin, à ce poëme vraiment remarquable, sous le rapport du style et de la forme poétique. Michault avoue que «cette pièce comporte du génie, du feu et de l’expression,» c’est-à-dire tout ce qu’on chercherait en vain dans les poésies du sieur de Cantenac.
Mais nous n’avons pas à nous étendre ici sur le mérite intrinsèque d’une pièce, malheureusement licencieuse, qui, par cela seul, ne figurera jamais dans les œuvres de Pierre Corneille et qui restera presque cachée entre les mains d’un petit nombre de curieux. Je vais seulement essayer de prouver que l’Occasion perdue recouverte n’est pas de Cantenac, et que Pierre Corneille en est très-probablement l’auteur, suivant le récit du Carpenteriana.