Nous regrettons que M. J. Taschereau, dans son Histoire de la vie et des ouvrages de P. Corneille (Paris, P. Jaunet, 1855, in-12), n’ait fait qu’analyser la dissertation de Michault sur l’Occasion perdue recouverte: en étudiant la question lui-même, et en y appliquant l’esprit de critique qui distingue ses travaux de littérature, il serait arrivé, nous n’en doutons pas, aux conclusions que nous allons soumettre à son jugement éclairé et consciencieux.

Le Carpenteriana, publié en 1724 par Boscheron, d’après les manuscrits de François Charpentier, de l’Académie française, mort en 1702, a été certainement modifié d’une manière fâcheuse dans le passage qui concerne l’Occasion perdue recouverte; car ce passage était beaucoup plus explicite et renfermait aussi quelques indications précieuses que l’éditeur a retranchées par mégarde en donnant la copie à l’impression. Le savant La Monnoye, qui avait eu sous les yeux les manuscrits originaux neuf ans au moins avant leur publication, nous en a conservé un extrait plus exact dans ses notes sur les Jugements des Savants, d’Adrien Baillet, t. IV de l’édition de 1725, p. 306.

«Corneille, dit-il, ne se porta pas de lui-même à entreprendre la paraphrase en vers françois des trois livres de l’Imitation. Voici l’occasion qui l’y engagea, telle que je l’ai lue dans un manuscrit qui a pour titre Carpenteriana, dont on m’a dit que les articles avoient été dressés par feu M. Charpentier, mort doyen de l’Académie françoise. Il y est rapporté que Corneille, ayant, dans sa première jeunesse, fait une pièce un peu licencieuse intitulée l’Occasion perdue recouvrée, l’avoit toujours tenue fort secrète, mais qu’en 1650, plus ou moins, diverses copies en ayant couru, M. le chancelier Séguier, protecteur alors de l’Académie, surpris d’apprendre que ces stances peu édifiantes, dont la première commence:

Un jour le malheureux Lysandre,

étoient de Corneille, le manda, et, après lui avoir fait une douce réprimande, lui dit qu’il le vouloit mener à confesse; que, l’ayant mené de ce pas au P. Paulin, tierçaire du couvent de Nazareth, le confesseur ordonna, par forme de pénitence, à Corneille de mettre en vers françois le premier livre de l’Imitation. Ce premier livre étant achevé, la reine Anne d’Autriche, à qui le poëte le présenta, en fut si contente l’ayant lu, qu’elle lui demanda le second; ensuite de quoi, dans une dangereuse maladie qu’il eut quelque temps après, il promit le reste et le donna.»

Ces détails et ces dates répondent à toutes les objections qu’on a faites contre l’authenticité de l’anecdote; il résulte donc, du véritable texte des manuscrits de Charpentier, recueilli et conservé par La Monnoye, que Corneille avait fait, dans sa première jeunesse, la pièce intitulée: l’Occasion perdue recouvrée; qu’il l’avait toujours tenue fort secrète, mais que des copies en avaient couru en 1650, plus ou moins. Ce fut, en effet, vers la fin de 1650, que Corneille commença la traduction de l’Imitation, en sorte que le premier livre de cette traduction parut en 1651.

L’abbé Goujet, qui, dans sa Bibliothèque françoise (t. XVIII, p. 147), s’est inscrit en faux contre le récit du Carpenteriana, avait donc bien mal lu la note de La Monnoie, lorsqu’il croit y faire une objection sérieuse en disant: «Premièrement, ce petit poëme (l’Occasion perdue recouverte) ne fut imprimé pour la première fois qu’en 1662, et, comme je viens de l’observer, le premier livre de l’Imitation, traduit par Corneille, étoit publié dès 1651. Il s’ensuivroit donc que la pénitence auroit précédé le péché et que Corneille se seroit repenti d’une faute qu’il ne devoit commettre que plus de dix ans après. En second lieu, je prouverai ailleurs que l’Occasion perdue et recouvrée n’est point de Corneille, mais du sieur de Cantenac.» L’abbé Goujet n’ayant pas publié le XIXe volume de sa Bibliothèque françoise, qui eût contenu l’article de Cantenac, nous sommes encore à savoir comment il eût prouvé que l’Occasion perdue recouverte n’était pas de Corneille.

On découvrira sans doute une impression de cette pièce, remontant à l’époque où les copies manuscrites commencèrent à courir, car l’Occasion perdue recouverte eut trop de succès pour que les presses clandestines ne l’aient pas reproduite en feuille volante et peut-être avec les initiales du nom de l’auteur. «Tout le monde sait, dit Michault, de Dijon, dans ses Mélanges historiques et philologiques (p. 54 du t. Ier), qu’après avoir été multipliée par les copies manuscrites qu’on en tira, elle fut réimprimée dans plusieurs recueils, mais toujours dans ce ramas d’ouvrages proscrits qui sortent furtivement d’une presse inconnue et qui n’ont souvent pour tout mérite que le papier et les caractères de Pierre Marteau.» Puis, Michault cite différents recueils, postérieurs à l’année 1670, dans lesquels la pièce se trouve imprimée.

«Ces stances, ajoute Michault, furent si généralement recherchées, je dirais presque si fort estimées, qu’on en fit plusieurs traductions en différentes langues; j’en ai vu une latine, et l’on m’a assuré que le savant Paul Dumay s’était amusé à les tourner en bourguignon. Ajoutez encore qu’elles furent mises en chanson et acquirent par ce moyen une plus grande célébrité.» Nous n’avons pas été assez heureux pour découvrir ces traductions en différentes langues que nous signalait Michault, de Dijon. Mais nous avons fait d’autres découvertes plus intéressantes qui peuvent servir à constater que, pendant plus de dix-sept ans, de 1654 à 1670, tous les poëtes s’inspirèrent de l’Occasion perdue recouverte, pour s’essayer sur un sujet doublement scabreux (l’Impuissance et la Jouissance) que le poëme attribué à P. Corneille avait mis à la mode.

Commençons par citer La Fontaine en tête des poëtes contemporains qui eurent en vue de faire allusion à l’Occasion perdue recouverte, sinon de l’imiter servilement. La Fontaine, qui dans sa jeunesse était à l’affût de tous les ouvrages de galanterie en prose ou en vers, eut certainement connaissance de la pièce de Corneille, lorsqu’il n’avait pas encore quitté la ville de Château-Thierry et que ses premières amours donnaient naissance à ses premières rimes. Dans une élégie à l’Amour, il se plaint des mécomptes que ce dieu ne lui avait pas épargnés; il avoue que ses maîtresses n’eurent pas trop à se louer de ses préludes amoureux: