Huit ans plus tard, la vogue de l’Occasion perdue recouverte n’était pas encore épuisée, car un auteur de nouvelles galantes et comiques publiait sous ce titre même, à la fin des Soirées des Auberges (Paris, Étienne Loyson, 1669, petit in-12), une petite nouvelle, qui pourrait bien avoir été le point de départ du poëme attribué à Corneille, et un poëte de premier ordre, qui a gardé l’anonyme, jetait dans le public un caprice charmant, qu’il avait intitulé: La Jouissance imparfaite. Nous rencontrerons ce Caprice, à côté de l’Occasion perdue recouverte, dans un recueil imprimé à Rouen: Maximes et lois d’amour, lettres, billets doux et galants, poësies (Paris, Olivier de Varennes, 1669, in-8). Ce recueil avait été publié d’abord à Rouen, par le libraire Lucas, en 1667. Le libraire de Paris n’avait fait que changer le titre et ajouter à la fin du volume un cahier de 24 pages, imprimé avec les mêmes caractères, cahier dans lequel l’Occasion perdue recouverte est suivie de la Jouissance imparfaite, qui remet en scène dans un admirable langage la première partie de cette éternelle Occasion. Le sieur de Valdavid, ami de Pierre Corneille, est incontestablement le principal auteur de cette compilation, dédiée au duc de Montausier. L’Occasion perdue recouverte, que le sieur de Cantenac avait failli transporter à Bordeaux, retournait ainsi en Normandie, à Rouen, qui l’avait vue naître dans la première jeunesse de Corneille.
Concluons: l’Occasion perdue recouverte est loin d’être indigne du grand Corneille, sous le rapport littéraire; quant au point de vue moral, nous nous garderons bien de l’excuser, quoique la licence des poëtes sous le règne de Louis XIII ait été constamment encouragée par la faveur des gens de cour et par la sympathie de la société la plus aristocratique. Michault, de Dijon, en voulant défendre Corneille, ne s’est pas aperçu qu’il faisait acte d’ignorance. «Je ne crois pas, dit-il, qu’il soit jamais échappé à sa plume aucun ouvrage où règnent une liberté condamnable et un esprit de débauche.» S’il avait lu les Mélanges poëtiques, imprimés en 1632 à la suite de la tragi-comédie de Clitandre, et qui contiennent une épigramme que les éditeurs des œuvres de Corneille n’ont pas encore osé reproduire, il aurait pu admettre que le poëte obéit involontairement au goût de son époque. «Je n’ai pas fait difficulté, dit l’abbé Granet dans la préface des Œuvres diverses de Pierre Corneille (Paris, Gissey, 1738, in-12), de supprimer des plaisanteries d’un goût peu délicat et divers traits d’une galanterie trop libre... En retranchant les morceaux d’une galanterie licencieuse, je n’ai fait que me conformer à l’exemple de M. Corneille, qui a purgé ses premières comédies de tout ce qui en pouvait rappeler l’idée.» L’abbé Granet a pourtant laissé subsister le fameux rondeau où l’auteur du Cid, dans sa juste indignation contre les odieuses manœuvres de Scudéry,
L’envoye au diable et sa muse au bordel.
Il est tout naturel que le chancelier Séguier, qui était d’une piété exemplaire, ait conduit Corneille à confesse et que le confesseur ait ordonné à son pénitent de traduire l’Imitation de Jésus-Christ, pour expier son Occasion perdue recouverte. Quelques années plus tard, La Fontaine, en expiation de ses Contes et nouvelles, se faisait aussi, à l’instigation d’Arnauld d’Andilly et des jansénistes, le traducteur docile de quelques psaumes et de quelques hymnes du bréviaire romain; mais, pour se distraire de l’ennui que lui causaient ces traductions, il composait encore des contes en cachette, avec l’intention formelle de ne pas les faire imprimer. S’il eût été l’auteur de l’Occasion perdue recouverte, il n’aurait pas souffert qu’un sieur de Cantenac lui disputât la paternité de cet enfant de l’amour, et il se serait empressé de le reconnaître, au risque d’être excommunié dans ce monde et dans l’autre. Corneille, au contraire, ne crut jamais avoir assez expié ses péchés de jeunesse, et pendant plus de quarante ans il fit pénitence de l’Occasion perdue recouverte.
P. L.
SOURCES ET IMITATIONS
DE
L’OCCASION PERDUE RECOUVERTE
IMPUISSANCE[20]
Quoy! ne l’avois-je assez en mes vœux désirée?