En 1661, le sieur de Lamathe, qui avait fait imprimer trois ans auparavant le Nouveau cabinet des Muses ou l’eslite des plus belles pièces poësies de ce temps (Paris, veuve Edme Pepingué, 1658, in-12), eut l’idée de rajeunir ce Recueil en y ajoutant quelques poésies nouvelles, qui formèrent une seconde partie en un cahier séparé, sign. A.-uiiij (avec des lacunes très-significatives dans les signatures). Cette seconde partie, dont le titre courant est Cabinet des Muses, mais qui n’a pas de titre spécial, se trouve placée immédiatement après le privilége du roi. Elle commence par l’Occasion perdue recouverte, dont nous voyons paraître pour la première fois le texte original. On est étonné de trouver, à la suite de ce poëme licencieux, des vers pour le roi, en l’honneur de la paix et de son mariage, des anagrammes sur le nom de Marie-Thérèse d’Autriche, et d’autres pièces aussi officielles. Il est clair que l’éditeur a voulu ainsi se faire pardonner la publication de l’Occasion perdue recouverte qui devait donner du succès à son Recueil. Les fleurons et surtout celui de la Sirène, imité des éditions elzéviriennes, nous permettent de croire que le livre a été imprimé à Rouen. Nous ne devons pas oublier de dire que, parmi les pièces dont la réunion compose le cahier supplémentaire du Recueil de 1658, on remarque une plate élégie sur les amours de Lisandre et de Florice, laquelle a été réintégrée depuis dans les Poésies nouvelles et autres œuvres galantes du sieur de Cantenac.
Voilà donc enfin le texte de l’Occasion perdue recouverte, et aussitôt divers recueils s’empressent de s’en emparer en y faisant des suppressions et des changements plus ou moins considérables. Le premier qui osa reproduire le texte original publié par de Lamathe, c’est l’éditeur inconnu d’un volume intitulé: les Plaisirs de la poésie galante gaillarde et amoureuse. Ce recueil nous est arrivé sans date, sans nom d’imprimeur ou de libraire, et sans privilége du roi, avec un simple frontispice gravé; mais on peut assurer qu’il a été imprimé à Rouen et qu’il ne peut être postérieur au mois de septembre 1661, car, à cette époque. le surintendant des finances venait d’être arrêté, et le volume renferme des pièces élogieuses, en tête desquelles Fouquet est nommé avec ses titres et qualités. L’ensemble de ce volume indique assez qu’il a subi des remaniements d’impression, avant de voir le jour et de pouvoir circuler sous le manteau. A la page 279, nous retrouvons l’Occasion perdue recouverte sous ce nouveau titre: L’Impuissance et la Jouissance, stances.
On imprimait alors à Paris les Poésies nouvelles et autres œuvres galantes du sieur de C... L’impression fut achevée le samedi 26 novembre 1661, et l’auteur céda et transporta son privilége à Théodore Girard, marchand libraire, qui mit en vente le volume avec la date de 1662. Il faut entrer dans quelques détails sur ce volume de onze feuillets liminaires, y compris le frontispice gravé par Sphirinx, 253 pages, et un feuillet pour la fin du privilége. L’Avis au lecteur présente le livre comme publié à l’insu de l’auteur, par le fait d’un ami qui avait eu entre les mains le manuscrit. Cet ami nous apprend que l’auteur, absent pour quelques jours, a désavoué ses vers «comme des enfants qui faisoient rougir leur père,» en renonçant à Clorice, à Climène et aux idoles de sa jeunesse libertine, pour se vouer à Dieu seul. Le recueil se termine par une lettre que l’auteur avait adressée à son ami pendant l’impression du volume, et cette lettre, qui ressemble à un sermon ou à une homélie, annonce que le sieur de C... se prépare à embrasser l’état ecclésiastique. En effet, quarante ans plus tard, on vit paraître les Satyres nouvelles de M. Benech de Cantenac, chanoine de l’église métropolitaine et paroissiale de Bordeaux, avec d’autres pièces du même auteur (Amsterdam, veuve Chayer, sans date, in-8o). L’auteur des Satyres est très-certainement l’auteur des Poésies nouvelles et autres œuvres, car le sieur de C... était déjà fixé à Bordeaux en 1661, puisqu’il a publié à la page 94 de ce recueil une Response au remerciement que M. D..., conseiller au parlement de Bordeaux, fit d’un livre intitulé: Pancirole commenté par Salmuth, que l’Autheur lui avoit presté. Le sieur de Cantenac habitait donc Bordeaux, mais il avait été à Rennes, comme on le voit par ses curieuses stances sur le Cours de Rennes. Dans les Poésies nouvelles et autres œuvres galantes du sieur de C..., ou du moins dans un petit nombre d’exemplaires de l’édition de 1662, l’Occasion perdue recouverte, «revue, corrigée et augmentée par l’autheur» se trouve entre les pages 102 et 103, en un cahier de 14 pages et un feuillet blanc, portant pour titre courant: Poësies nouvelles et galantes, et au bas de la page 14: Fin des Poësies nouvelles et galantes du sieur de C... L’impression de ce cahier est identique à celle du volume, et les fleurons y sont les mêmes. Ici commencent l’incertitude et la controverse.
«J’ay séparé la prose d’avec les vers, dit l’ami dans l’Avis au lecteur, et comme toutes les pièces qui entrent dans le corps de l’ouvrage se peuvent réduire, ou aux pièces amoureuses galantes qu’il a escrites, ou aux pièces morales et chrestiennes qu’il a faites, ou bien aux lettres qu’il a adressées à quelques personnes particulières, c’est la raison par laquelle je l’ai divisé en trois parties.» Il y a donc trois parties seulement dans le recueil, mais l’imprimeur a fait entrer dans la table des pièces l’Occasion perdue recouverte, comme existant à la page 103, quoique ce soient les poésies morales et chrétiennes qui commencent à cette page-là. Les signatures Eiij et Eiiij aux pages 101 et 103 prouvent que l’impression du volume n’a subi d’ailleurs aucun remaniement. Quant au cahier intercalaire, il est signé d’une étoile.
Un passage très-important de la préface semble avoir été mal compris par Michault, qui en tire des inductions bien différentes de celles que nous croyons y découvrir. «Parmy toutes les pièces qui entrent dans ce recueil, dit l’ami de l’auteur, dans lequel nous avons de la peine à voir le libraire Théodore Girard, on y en a fait glisser une en dépit de moy, qui auroit esté supprimée ou pour le moins qui n’auroit point veu le grand jour, si j’en avois esté creu; mais ma résistance a esté inutile, et quelque raison que j’aye eu pour destourner le coup, il a fallu se rendre et céder à la force. Un galant homme, qui a un empire absolu sur l’esprit de l’autheur et que l’autheur considère à l’égal de luy-mesme, l’obligea autrefois de la composer contre une dame, de qui il s’estoit creu désobligé, afin de satisfaire son ressentiment, et m’a contraint, pour rendre sa vengeance plus authentique et couronner son ressentiment, de souffrir qu’elle fust jointe aux autres de ce livre. Il a creu que l’ascendant qu’il s’estoit acquis sur l’autheur luy donnoit le droit sur son ouvrage, et qu’estant l’arbitre absolu de ses pensées, il pouvoit décider souverainement de ses escrits. Je sçay l’estime particulière que l’autheur a pour le mérite de ce personnage, qui est, à cela près, le plus honnête homme du monde, et la déférence aveugle qu’il a pour tous ses sentimens. Pour te dire franchement le mien, je ne sçaurois louer cette pratique ni en approuver l’usage. J’ay jugé à propos de m’en justifier, pour me mettre à couvert du blasme qu’on m’en pourroit donner quelque jour, et, pour prévenir les reproches qu’on m’en pourroit faire, j’ay creu me devoir cette satisfaction.»
Ce passage semble à première vue se rapporter à l’Occasion perdue recouverte, mais il nous paraît plus logiquement faire allusion à une autre pièce du recueil, car nous ne voyons pas trop comment l’Occasion pourrait avoir été composée contre une dame. Il s’agit, en effet, dans ce poëme, d’un amant qui se trouve impuissant à la première rencontre et qui prend ensuite largement sa revanche. Est-ce l’amant Lisandre, est-ce le mari, Dorimant, qui aurait raconté cette histoire pour satisfaire son ressentiment? Je ne pense pas que l’Occasion perdue recouverte soit la pièce que l’ami de l’auteur avait voulu retrancher, mais bien une très-vive et très-amère satire contre Amaranthe (nommée Caliste dans la pièce, page 21), qui s’était mariée à un riche vieillard en délaissant son jeune amant. Cette Amaranthe devait être très-connue à Bordeaux, sinon à Rennes, et l’on conçoit que l’amant abandonné ait voulu se venger avec l’arme de la satire.
Disons, en passant, que les scrupules de l’ami ou de l’éditeur ne sauraient avoir été motivés par la licence de l’Occasion perdue recouverte, car, si cet éditeur avait eu des scrupules de cette espèce, il n’eût pas manqué de rejeter une autre pièce dont voici le singulier titre: «Un cavalier faisoit quelques tours d’adresse devant plusieurs personnes et changeoit des cartes en telle figure qu’on vouloit. Une dame de la compagnie le crut sorcier et voulut prendre le jeu de cartes pour voir si elle y découvriroit rien, mais elle se mit en colère d’y trouver d’abord quelque chose en peinture que la pudeur et la bienséance deffend de nommer.»
C’est là une pièce qui peut encore avoir été faite contre une dame par un sentiment de vengeance.
La présence de l’Occasion perdue recouverte dans le volume du sieur de Cantenac s’explique tout naturellement, si on en accuse le libraire seul, soit que Théodore Girard eût voulu donner plus de vogue à sa publication en y intercalant une pièce très-recherchée et très-goûtée alors, soit qu’il ait attribué de bonne foi au sieur de Cantenac cette pièce qui circulait avec l’initiale de Corneille. Il faut dire, en outre, que le sieur de Cantenac n’avait pas été le dernier à s’expliquer sur un sujet que les poëtes se disputaient alors, et qu’il avait composé aussi une idylle intitulée la Jouissance, où l’on retrouve les principaux traits de l’Occasion perdue recouverte.
Quant au texte de l’Occasion perdue recouverte, tel qu’il a été réimprimé dans les Poësies nouvelles et autres œuvres galantes du sieur de Cantenac, il faut y constater la suppression de deux strophes et l’addition de deux strophes nouvelles, avec un assez grand nombre de variantes qui ne font pas honneur au talent et au goût du plagiaire ou du contrefacteur. Il faut reconnaître ici que le texte original a été altéré et interpolé assez maladroitement.