Tu juges mes desseins autres qu'ils ne sont pas.
Je tiens l'éloignement pire que le trépas,
Et la terre n'a point de si douce province 1205
Où le jour m'agréât loin des yeux de mon Prince.
Hélas! si tu voulois l'envoyer avertir[1142]
Du péril dont sans lui je ne saurois sortir,
Ou qu'il lui fût porté de ma part une lettre,
De la sienne en ce cas je t'ose bien promettre 1210
Que son retour soudain des plus riches te rend:
Que cet anneau t'en serve et d'arrhe et de garant;
Tends la main et l'esprit vers un bonheur si proche.

LE GEÔLIER.

Monsieur, jusqu'à présent j'ai vécu sans reproche,
Et pour me suborner promesses ni présents 1215
N'ont et n'auront jamais de charmes suffisants.
C'est de quoi je vous donne une entière assurance:
Perdez-en le dessein avecque l'espérance:
Et puisque vous dressez des piéges à ma foi,
Adieu, ce lieu devient trop dangereux pour moi[1143]. 1220


SCÈNE VII.

CLITANDRE.

Va, tigre! va, cruel, barbare, impitoyable[1144]!
Ce noir cachot n'a rien tant que toi d'effroyable.
Va, porte aux criminels tes regards, dont l'horreur
Peut seule aux innocents imprimer la terreur[1145]:
Ton visage déjà commençoit mon supplice; 1225
Et mon injuste sort, dont tu te fais complice,
Ne t'envoyoit ici que pour m'épouvanter,
Ne t'envoyoit ici que pour me tourmenter.
Cependant, malheureux, à qui me dois-je prendre
D'une accusation que je ne puis comprendre? 1230
A-t-on rien vu jamais, a-t-on rien vu de tel?
Mes gens assassinés me rendent criminel;
L'auteur du coup s'en vante, et l'on m'en calomnie;
On le comble d'honneur et moi d'ignominie;
L'échafaud qu'on m'apprête au sortir de prison, 1235
C'est par où de ce meurtre on me fait la raison.
Mais leur déguisement d'autre côté m'étonne:
Jamais un bon dessein ne déguisa personne;
Leur masque les condamne, et mon seing contrefait,
M'imputant un cartel, me charge d'un forfait. 1240
Mon jugement s'aveugle, et, ce que je déplore,
Je me sens bien trahi, mais par qui? je l'ignore;
Et mon esprit troublé, dans ce confus rapport,
Ne voit rien de certain que ma honteuse mort.
Traître, qui que tu sois, rival, ou domestique, 1245
Le ciel te garde encore un destin plus tragique.
N'importe, vif ou mort, les gouffres des enfers
Auront pour ton supplice encor de pires fers[1146].
Là mille affreux bourreaux t'attendent dans les flammes;
Moins les corps sont punis, plus ils gênent les âmes, 1250
Et par des cruautés qu'on ne peut concevoir,
Ils vengent l'innocence au delà de l'espoir[1147].
Et vous, que désormais je n'ose plus attendre,
Prince, qui m'honoriez d'une amitié si tendre,
Et dont l'éloignement fait mon plus grand malheur[1148], 1255
Bien qu'un crime imputé noircisse ma valeur,
Que le prétexte faux d'une action si noire
Ne laisse plus de moi qu'une sale mémoire[1149],
Permettez que mon nom, qu'un bourreau va ternir,
Dure sans infamie en votre souvenir; 1260
Ne vous repentez point de vos faveurs passées,
Comme chez un perfide indignement placées:
J'ose, j'ose espérer qu'un jour la vérité
Paroîtra toute nue à la postérité,
Et je tiens d'un tel heur l'attente si certaine, 1265
Qu'elle adoucit déjà la rigueur de ma peine;
Mon âme s'en chatouille, et ce plaisir secret
La prépare à sortir avec moins de regret.