ÉRASTE.
Je te l'avoue, ami, mon mal est incurable[459];
Je n'y sais qu'un remède, et j'en suis incapable:
Le change seroit juste, après tant de rigueur;
Mais malgré ses dédains, Mélite a tout mon cœur;
Elle a sur tous mes sens une entière puissance;5
Si j'ose en murmurer, ce n'est qu'en son absence,
Et je ménage en vain dans un éloignement
Un peu de liberté pour mon ressentiment:
D'un seul de ses regards l'adorable contrainte[460]
Me rend tous mes liens, en resserre l'étreinte,10
Et par un si doux charme aveugle ma raison[461],
Que je cherche mon mal et fuis ma guérison.
Son œil agit sur moi d'une vertu si forte,
Qu'il ranime soudain mon espérance morte,
Combat les déplaisirs de mon cœur irrité,15
Et soutient mon amour contre sa cruauté;
Mais ce flatteur espoir qu'il rejette en mon âme
N'est qu'un doux imposteur qu'autorise ma flamme[462],
Et qui sans m'assurer ce qu'il semble m'offrir[463],
Me fait plaire en ma peine, et m'obstine à souffrir.20
TIRCIS.
Que je te trouve, ami, d'une humeur admirable!
Pour paroître éloquent tu te feins misérable:
Est-ce à dessein de voir avec quelles couleurs
Je saurois adoucir les traits de tes malheurs?
Ne t'imagine pas qu'ainsi sur ta parole[464]25
D'une fausse douleur un ami te console:
Ce que chacun en dit ne m'a que trop appris
Que Mélite pour toi n'eut jamais de mépris.
ÉRASTE.
Son gracieux accueil et ma persévérance
Font naître ce faux bruit d'une vaine apparence:30
Ses mépris sont cachés, et s'en font mieux sentir[465],
Et n'étant point connus, on n'y peut compatir[466].
TIRCIS.
En étant bien reçu, du reste que t'importe?
C'est tout ce que tu veux des filles de sa sorte.
ÉRASTE.
Cet accès favorable, ouvert et libre à tous, 35
Ne me fait pas trouver mon martyre plus doux[467]:
Elle souffre aisément mes soins et mon service;
Mais loin de se résoudre à leur rendre justice,
Parler de l'hyménée à ce cœur de rocher,
C'est l'unique moyen de n'en plus approcher. 40