LYSANDRE.
Confus, désespéré du mépris de mes flammes,1570
Sans conseil, sans raison, pareil aux matelots
Qu'un naufrage abandonne à la merci des flots,
Je me suis pris à tout, ne sachant où me prendre.
Ma douleur par mes cris d'abord s'est fait entendre;
J'ai cru que vous seriez d'un naturel plus doux,1575
Pourvu que votre esprit devînt un peu jaloux;
J'ai fait agir pour moi l'autorité d'un père;
J'ai fait venir aux mains celui qu'on me préfère;
Et puisque ces efforts n'ont réussi qu'en vain,
J'aurai de vous ma grâce, ou la mort de ma main.1580
Choisissez, l'une ou l'autre achèvera mes peines[309];
Mon sang brûle déjà de sortir de mes veines:
Il faut pour l'arrêter me rendre votre amour;
Je n'ai plus rien sans lui qui me retienne au jour[310].
CÉLIDÉE.
Volage, falloit-il, pour un peu de rudesse,1585
Vous porter si soudain à changer de maîtresse?
Que je vous croyois bien d'un jugement plus meur[311]!
Ne pouviez-vous souffrir de ma mauvaise humeur?
Ne pouviez-vous juger que c'étoit une feinte
A dessein d'éprouver quelle étoit votre atteinte?1590
Les Dieux m'en soient témoins, et ce nouveau sujet
Que vos feux inconstants ont choisi pour objet,
Si jamais j'eus pour vous de dédain véritable,
Avant que votre amour parût si peu durable!
Qu'Hippolyte vous die avec quels sentiments1595
Je lui fus raconter vos premiers mouvements,
Avec quelles douceurs je m'étois préparée
A redonner la joie à votre âme éplorée!
Dieux! que je fus surprise, et mes sens éperdus,
Quand je vis vos devoirs à sa beauté rendus!1600
Votre légèreté fut soudain imitée:
Non pas que Dorimant m'en eût sollicitée;
Au contraire, il me fuit, et l'ingrat ne veut pas
Que sa franchise cède au peu que j'ai d'appas;
Mais, hélas! plus il fuit, plus son portrait s'efface;1605
Je vous sens, malgré moi, reprendre votre place;
L'aveu de votre erreur désarme mon courroux:
Ne redoutez plus rien, l'amour combat pour vous.
Si nous avons failli de feindre l'un et l'autre,
Pardonnez à ma feinte, et j'oublierai la vôtre[312].1610
Moi-même je l'avoue à ma confusion,
Mon imprudence a fait notre division.
Tu ne méritois pas de si rudes alarmes:
Accepte un repentir accompagné de larmes[313];
Et souffre que le tien nous fasse tour à tour1615
Par ce petit divorce augmenter notre amour.
LYSANDRE.
Que vous me surprenez! O ciel! est-il possible
Que je vous trouve encor à mes desirs sensible?
Que j'aime ces dédains qui finissent ainsi!
CÉLIDÉE.
Et pour l'amour de toi, que je les aime aussi!1620
Que ce soit toutefois sans qu'il vous prenne envie
De les plus essayer au péril de ma vie[314].