PHYLIS.

Et par quelle raison négliger son martyre?

ANGÉLIQUE.

Vois-tu, j'aime Alidor, et c'est assez te dire[658].
Le reste des mortels pourroit m'offrir des vœux,35
Je suis aveugle, sourde, insensible pour eux;
La pitié de leurs maux ne peut toucher mon âme
Que par des sentiments dérobés à ma flamme.
On ne doit point avoir des amants par quartier;
Alidor a mon cœur et l'aura tout entier;40
En aimer deux, c'est être à tous deux infidèle.

PHYLIS.

Qu'Alidor seul te rende à tout autre cruelle,
C'est avoir pour le reste un cœur trop endurci.

ANGÉLIQUE.

Pour aimer comme il faut, il faut aimer ainsi.

PHYLIS.

Dans l'obstination où je te vois réduite,45
J'admire ton amour et ris de ta conduite.
Fasse état qui voudra de ta fidélité,
Je ne me pique point de cette vanité,
Et l'exemple d'autrui m'a trop fait reconnoître[659]
Qu'au lieu d'un serviteur c'est accepter un maître.50
Quand on n'en souffre qu'un, qu'on ne pense qu'à lui,
Tous autres entretiens nous donnent de l'ennui;
Il nous faut de tout point vivre à sa fantaisie,
Souffrir de son humeur, craindre sa jalousie,
Et de peur que le temps n'emporte ses ferveurs[660],55
Le combler chaque jour de nouvelles faveurs;
Notre âme, s'il s'éloigne, est chagrine, abattue[661];
Sa mort nous désespère et son change nous tue,
Et de quelque douceur que nos feux soient suivis,
On dispose de nous sans prendre notre avis;60
C'est rarement qu'un père à nos goûts s'accommode,
Et lors juge quels fruits on a de ta méthode.
Pour moi, j'aime un chacun, et sans rien négliger,
Le premier qui m'en conte a de quoi m'engager:
Ainsi tout contribue à ma bonne fortune;65
Tout le monde me plaît, et rien ne m'importune.
De mille que je rends l'un de l'autre jaloux,
Mon cœur n'est à pas un, et se promet à tous[662]:
Ainsi tous à l'envi s'efforcent à me plaire;
Tous vivent d'espérance, et briguent leur salaire;70
L'éloignement d'aucun ne sauroit m'affliger,
Mille encore présents m'empêchent d'y songer.
Je n'en crains point la mort, je n'en crains point le change;
Un monde m'en console aussitôt ou m'en venge[663].
Le moyen que de tant et de si différents75
Quelqu'un n'ait assez d'heur pour plaire à mes parents?
Et si quelque inconnu m'obtient d'eux pour maîtresse[664],
Ne crois pas que j'en tombe en profonde tristesse:
Il aura quelques traits de tant que je chéris,
Et je puis avec joie accepter tous maris.80