ANGÉLIQUE.
Voilà fort plaisamment tailler cette matière,
Et donner à ta langue une libre carrière[665].
Ce grand flux de raisons dont tu viens m'attaquer
Est bon à faire rire, et non à pratiquer.
Simple, tu ne sais pas ce que c'est que tu blâmes,85
Et ce qu'a de douceurs l'union de deux âmes;
Tu n'éprouvas jamais de quels contentements
Se nourrissent les feux des fidèles amants.
Qui peut en avoir mille en est plus estimée,
Mais qui les aime tous de pas un n'est aimée;90
Elle voit leur amour soudain se dissiper:
Qui veut tout retenir laisse tout échapper.
PHYLIS.
Défais-toi, défais-toi de tes fausses maximes[666];
Ou si ces vieux abus te semblent légitimes[667],
Si le seul Alidor te plaît dessous les cieux,95
Conserve-lui ton cœur, mais partage tes yeux:
De mon frère par là soulage un peu les plaies;
Accorde un faux remède à des douleurs si vraies;
Feins, déguise avec lui, trompe-le par pitié[668],
Ou du moins par vengeance et par inimitié.100
ANGÉLIQUE.
Le beau prix qu'il auroit de m'avoir tant chérie,
Si je ne le payois que d'une tromperie!
Pour salaire des maux qu'il endure en m'aimant,
Il aura qu'avec lui je vivrai franchement.
Franchement, c'est-à-dire avec mille rudesses,105
Le mépriser, le fuir, et par quelques adresses
Qu'il tâche d'adoucir.... Quoi! me quitter ainsi!
Et sans me dire adieu! le sujet?