ALIDOR.
Hélas! c'est mon malheur: son objet trop charmant,
Quoi que je puisse faire, y règne absolument.
CLÉANDRE.
De ce pouvoir peut-être elle use en inhumaine?185
ALIDOR.
Rien moins, et c'est par là que redouble ma peine:
Ce n'est qu'en m'aimant trop qu'elle me fait mourir,
Un moment de froideur, et je pourrois guérir;
Une mauvaise œillade, un peu de jalousie,
Et j'en aurois soudain passé ma fantaisie;190
Mais las! elle est parfaite, et sa perfection
N'approche point encor de son affection[677];
Point de refus pour moi, point d'heures inégales;
Accablé de faveurs à mon repos fatales[678],
Sitôt qu'elle voit jour à d'innocents plaisirs,195
Je vois qu'elle devine et prévient mes desirs;
Et si j'ai des rivaux, sa dédaigneuse vue
Les désespère autant que son ardeur me tue.
CLÉANDRE.
Vit-on jamais amant de la sorte enflammé,
Qui se tînt malheureux pour être trop aimé?200
ALIDOR.
Comptes-tu mon esprit entre les ordinaires?
Penses-tu qu'il s'arrête aux sentiments vulgaires?
Les règles que je suis ont un air tout divers:
Je veux la liberté dans le milieu des fers[679].
Il ne faut point servir d'objet qui nous possède;205
Il ne faut point nourrir d'amour qui ne nous cède:
Je le hais, s'il me force; et quand j'aime, je veux
Que de ma volonté dépendent tous mes vœux,
Que mon feu m'obéisse au lieu de me contraindre,
Que je puisse à mon gré l'enflammer et l'éteindre[680],210
Et toujours en état de disposer de moi,
Donner quand il me plaît et retirer ma foi.
Pour vivre de la sorte Angélique est trop belle:
Mes pensers ne sauroient m'entretenir que d'elle[681];
Je sens de ses regards mes plaisirs se borner;215
Mes pas d'autre côté n'oseroient se tourner[682];
Et de tous mes soucis la liberté bannie
Me soumet en esclave à trop de tyrannie[683].
J'ai honte de souffrir les maux dont je me plains,
Et d'éprouver ses yeux plus forts que mes desseins.220
Je n'ai que trop langui sous de si rudes gênes[684]:
A tel prix que ce soit, il faut rompre mes chaînes[685],
De crainte qu'un hymen, m'en ôtant le pouvoir,
Fît d'un amour par force un amour par devoir.