CLÉANDRE.

Crains-tu de posséder un objet qui te charme[686]?225

ALIDOR.

Ne parle point d'un nœud dont le seul nom m'alarme.
J'idolâtre Angélique: elle est belle aujourd'hui,
Mais sa beauté peut-elle autant durer que lui?
Et pour peu qu'elle dure, aucun me peut-il dire
Si je pourrai l'aimer jusqu'à ce qu'elle expire[687]?230
Du temps, qui change tout, les révolutions
Ne changent-elles pas nos résolutions?
Est-ce[688] une humeur égale et ferme que la nôtre?
N'a-t-on point d'autres goûts en un âge qu'en l'autre[689]?
Juge alors le tourment que c'est d'être attaché,235
Et de ne pouvoir rompre un si fâcheux marché.
Cependant Angélique, à force de me plaire,
Me flatte doucement de l'espoir du contraire;
Et si d'autre façon je ne me sais garder,
Je sens que ses attraits m'en vont persuader[690].240
Mais puisque son amour me donne tant de peine,
Je la veux offenser pour acquérir sa haine,
Et mériter enfin un doux commandement[691]
Qui prononce l'arrêt de mon bannissement.
Ce remède est cruel, mais pourtant nécessaire:245
Puisqu'elle me plaît trop, il me faut lui déplaire[692].
Tant que j'aurai chez elle encor le moindre accès,
Mes desseins de guérir n'auront point de succès.

CLÉANDRE.

Étrange humeur d'amant!

ALIDOR.

Étrange, mais utile.
Je me procure un mal pour en éviter mille.250

CLÉANDRE.

Tu ne prévois donc pas ce qui t'attend de maux,
Quand un rival aura le fruit de tes travaux?
Pour se venger de toi, cette belle offensée
Sous les lois d'un mari sera bientôt passée[693];
Et lors, que de soupirs et de pleurs répandus255
Ne te rendront aucun de tant de biens perdus!