ALIDOR.

Dis mieux, que pour rentrer dans mon indifférence[694],
Je perdrai mon amour avec mon espérance,
Et qu'y trouvant alors sujet d'aversion,
Ma liberté naîtra de ma punition.260

CLÉANDRE.

Après cette assurance, ami, je me déclare.
Amoureux dès longtemps d'une beauté si rare,
Toi seul de la servir me pouvois empêcher;
Et je n'aimois Phylis que pour m'en approcher.
Souffre donc maintenant que pour mon allégeance265
Je prenne, si je puis, le temps de sa vengeance;
Que des ressentiments qu'elle aura contre toi
Je tire un avantage en lui portant ma foi,
Et que cette colère en son âme conçue[695]
Puisse de mes desirs faciliter l'issue[696].270

ALIDOR.

Si ce joug inhumain, ce passage trompeur,
Ce supplice éternel, ne te fait point de peur,
A moi ne tiendra pas que la beauté que j'aime
Ne me quitte bientôt pour un autre moi-même.
Tu portes en bon lieu tes desirs amoureux;275
Mais songe que l'hymen, fait bien des malheureux.

CLÉANDRE.

J'en veux bien faire essai; mais d'ailleurs, quand j'y pense[697],
Peut-être seulement le nom d'époux t'offense.
Et tu voudrois[698] qu'un autre....

ALIDOR.

Ami, que me dis-tu[699]?
Connois mieux Angélique et sa haute vertu;280
Et sache qu'une fille a beau toucher mon âme,
Je ne la connois plus dès l'heure qu'elle est femme.
De mille qu'autrefois tu m'as vu caresser,
En pas une un mari pouvoit-il s'offenser?
J'évite l'apparence autant comme le crime;285
Je fuis un compliment qui semble illégitime;
Et le jeu m'en déplaît, quand on fait à tous coups
Causer un médisant et rêver un jaloux.
Encor que dans mon feu mon cœur ne s'intéresse,
Je veux pouvoir prétendre où ma bouche l'adresse,290
Et garder, si je puis, parmi ces fictions,
Un renom aussi pur que mes intentions.
Ami, soupçon à part, et sans plus de réplique[700],
Si tu veux en ma place être aimé d'Angélique,
Allons tout de ce pas ensemble imaginer295
Les moyens de la perdre et de te la donner,
Et quelle invention sera la plus aisée.