SCÈNE V.

ANGÉLIQUE dans son cabinet.

Quel malheur partout m'accompagne!
Qu'un indiscret hymen me venge à mes dépens!
Que de pleurs en vain je répands,
Moins pour ce que je perds que pour ce que je gagne!
L'un m'est plus doux que l'autre, et j'ai moins de tourment
Du crime d'Alidor que de son châtiment[771].

Ce traître alluma donc ma flamme!
Je puis donc consentir à ces tristes accords!
Hélas! par quelques vains efforts[772]
Que je me fasse jour jusqu'au fond de mon âme,730
J'y trouve seulement, afin de me punir,
Le dépit du passé, l'horreur de l'avenir.


SCÈNE VI.

ANGÉLIQUE, ALIDOR.

ANGÉLIQUE[773].

Où viens-tu, déloyal? avec quelle impudence
Oses-tu redoubler mes maux par ta présence!
Qui te donne le front de surprendre mes pleurs[774]?735
Cherches-tu de la joie à même mes douleurs?
Et peux-tu conserver une âme assez hardie
Pour voir ce qu'à mon cœur coûte ta perfidie?
Après que tu m'as fait un insolent aveu
De n'avoir plus pour moi ni de foi ni de feu,740
Tu te mets à genoux, et tu veux, misérable,
Que ton feint repentir m'en donne un véritable?
Va, va, n'espère rien de tes submissions[775];
Porte-les à l'objet de tes affections;
Ne me présente plus les traits qui m'ont déçue;745
N'attaque point mon cœur en me blessant la vue.
Penses-tu que je sois, après ton changement,
Ou sans ressouvenir, ou sans ressentiment?
S'il te souvient encor de ton brutal caprice,
Dis-moi, que viens-tu faire au lieu de ton supplice?750
Garde un exil si cher à tes légèretés:
Je ne veux plus savoir de toi mes vérités.
Quoi? tu ne me dis mot! Crois-tu que ton silence
Puisse de tes discours réparer l'insolence?
Des pleurs effacent-ils un mépris si cuisant?755
Et ne t'en dédis-tu, traître, qu'en te taisant?
Pour triompher de moi veux-tu, pour toutes armes,
Employer des soupirs et de muettes larmes?
Sur notre amour passé c'est trop te confier[776];
Du moins dis quelque chose à te justifier;760
Demande le pardon que tes regards m'arrachent;
Explique leurs discours, dis-moi ce qu'ils me cachent.
Que mon courroux est foible! et que leurs traits puissants
Rendent des criminels aisément innocents!
Je n'y puis résister, quelque effort que je fasse;765
Et de peur de me rendre, il faut quitter la place[777].

ALIDOR la retient comme elle veut s'en aller[778].