CLÉANDRE.

Après votre beauté sans raison négligée,
Il me punit bien moins qu'il ne vous a vengée.
Avez-vous jamais vu dessein plus renversé?
Quand j'ai la force en main, je me trouve forcé;
Je crois prendre une fille, et suis pris par une autre[846];
J'ai tout pouvoir sur vous, et me remets au vôtre;
Angélique me perd, quand je crois l'acquérir;
Je gagne un nouveau mal, quand je pense guérir.
Dans un enlèvement je hais la violence;
Je suis respectueux après cette insolence;1235
Je commets un forfait, et n'en saurois user;
Je ne suis criminel que pour m'en accuser.
Je m'expose à ma peine, et négligeant ma fuite[847],
Aux vôtres offensés j'épargne la poursuite[848].
Ce que j'ai pu ravir, je viens le demander;1240
Et pour vous devoir tout, je veux tout hasarder.

PHYLIS.

Vous ne me devrez rien, du moins si j'en suis crue[849];
Et si mes propres yeux vous donnent dans la vue,
Si votre propre cœur soupire après ma main,
Vous courez grand hasard de soupirer en vain.1245
Toutefois après tout, mon humeur est si bonne
Que je ne puis jamais désespérer personne.
Sachez que mes desirs, toujours indifférents,
Iront sans résistance au gré de mes parents;
Leur choix sera le mien: c'est vous parler sans feinte.

CLÉANDRE.

Je vois de leur côté mêmes sujets de crainte:
Si vous me refusez, m'écouteront-ils mieux[850]?

PHYLIS.

Le monde vous croit riche, et mes parents sont vieux.

CLÉANDRE.

Puis-je sur cet espoir....