Puis donc que vous trouvez la mienne inexcusable[1059],
Je ne veux plus, Seigneur, me confesser coupable[1060].
L'amour de mon pays et le bien de l'État655
Me défendoient l'hymen d'un si grand potentat.
Il m'eût fallu soudain vous suivre en vos provinces,
Et priver mes sujets de l'aspect de leurs princes.
Votre sceptre pour moi n'est qu'un pompeux exil:
Que me sert son éclat? et que me donne-t-il?660
M'élève-t-il d'un rang plus haut que souveraine?
Et sans le posséder ne me vois-je pas reine[1061]?
Grâces aux immortels, dans ma condition
J'ai de quoi m'assouvir de cette ambition:
Je ne veux point changer mon sceptre contre un autre;
Je perdrois ma couronne en acceptant la vôtre.
Corinthe est bon sujet, mais il veut voir son roi,
Et d'un prince éloigné rejetteroit la loi.
Joignez à ces raisons qu'un père un peu sur l'âge,
Dont ma seule présence adoucit le veuvage,670
Ne sauroit se résoudre à séparer de lui
De ses débiles ans l'espérance et l'appui,
Et vous reconnoîtrez que je ne vous préfère
Que le bien de l'État, mon pays et mon père[1062].
Voilà ce qui m'oblige au choix d'un autre époux;675
Mais comme ces raisons font peu d'effet sur vous,
Afin de redonner le repos à votre âme,
Souffrez que je vous quitte.
ÆGÉE, seul.
Allez, allez, Madame,
Étaler vos appas et vanter vos mépris
A l'infâme sorcier qui charme vos esprits.680
De cette indignité faites un mauvais conte;
Riez de mon ardeur, riez de votre honte;
Favorisez celui de tous vos courtisans
Qui raillera le mieux le déclin de mes ans:
Vous jouirez fort peu d'une telle insolence;685
Mon amour outragé court à la violence;
Mes vaisseaux à la rade, assez proches du port,
N'ont que trop de soldats à faire un coup d'effort.
La jeunesse me manque, et non pas le courage:
Les rois ne perdent point les forces avec l'âge;690
Et l'on verra, peut-être avant ce jour fini,
Ma passion vengée, et votre orgueil puni.
FIN DU SECOND ACTE.