Malheureux instrument du malheur qui nous presse,
Que j'ai pitié de toi, déplorable princesse!
Avant que le soleil ait fait encore un tour,695
Ta perte inévitable achève ton amour[1063].
Ton destin te trahit, et ta beauté fatale
Sous l'appas d'un hymen t'expose à ta rivale;
Ton sceptre est impuissant à vaincre son effort,
Et le jour de sa fuite est celui de ta mort[1064].700
Sa vengeance à la main, elle n'a qu'à résoudre:
Un mot du haut des cieux fait descendre le foudre;
Les mers, pour noyer tout, n'attendent que sa loi;
La terre offre à s'ouvrir sous le palais du Roi;
L'air tient les vents tous prêts à suivre sa colère,705
Tant la nature esclave a peur de lui déplaire;
Et si ce n'est assez de tous les éléments,
Les enfers vont sortir à ses commandements.
Moi, bien que mon devoir m'attache à son service,
Je lui prête à regret un silence complice:710
D'un louable desir mon cœur sollicité
Lui feroit avec joie une infidélité;
Mais loin de s'arrêter, sa rage découverte
A celle de Créuse ajouteroit ma perte;
Et mon funeste avis ne serviroit de rien715
Qu'à confondre mon sang dans les bouillons du sien.
D'un mouvement contraire à celui de mon âme,
La crainte de la mort m'ôte celle du blâme;
Et ma timidité s'efforce d'avancer[1065]
Ce que hors du péril je voudrois traverser.720


SCÈNE II.

JASON, NÉRINE.

JASON.

Nérine, eh bien! que dit, que fait notre exilée[1066]?
Dans ton cher entretien s'est-elle consolée[1067]?
Veut-elle bien céder à la nécessité?

NÉRINE.

Je trouve en son chagrin moins d'animosité;
De moment en moment son âme plus humaine725
Abaisse sa colère, et rabat de sa haine:
Déjà son déplaisir ne vous[1068] veut plus de mal.

JASON.

Fais-lui prendre pour tous un sentiment égal.
Toi, qui de mon amour connoissois la tendresse,
Tu peux connoître aussi quelle douleur me presse.730
Je me sens déchirer le cœur à son départ:
Créuse en ses malheurs prend même quelque part,
Ses pleurs en ont coulé; Créon même en[1069] soupire,
Lui préfère à regret le bien de son empire;
Et si dans son adieu son cœur moins irrité735
En voulait mériter la libéralité[1070],
Si jusque-là Médée apaisoit ses menaces,
Qu'elle eût soin de partir avec ses bonnes grâces[1071],
Je sais (comme il est bon) que ses trésors ouverts
Lui seroient, sans réserve, entièrement offerts,740
Et malgré les malheurs où le sort l'a réduite,
Soulageroient sa peine et soutiendroient sa fuite.