NÉRINE.

JASON.

Pour montrer sans les voir son courage apaisé,
Je te dirai, Nérine, un moyen fort aisé[1074];
Et de si longue main je connois ta prudence,
Que je t'en fais sans peine entière confidence.
Créon bannit Médée, et ses ordres précis755
Dans son bannissement enveloppoient ses fils:
La pitié de Créuse a tant fait vers son père,
Qu'ils n'auront point de part au malheur de leur mère[1075].
Elle lui doit par eux quelque remercîment;
Qu'un présent de sa part suive leur compliment:760
Sa robe, dont l'éclat sied mal à sa fortune,
Et n'est à son exil qu'une charge importune,
Lui gagneroit le cœur d'un prince libéral,
Et de tous ses trésors l'abandon général.
D'une vaine parure, inutile à sa peine[1076],765
Elle peut acquérir de quoi faire la Reine:
Créuse, ou je me trompe, en a quelque desir,
Et je ne pense pas qu'elle pût mieux choisir.
Mais la voici qui sort; souffre que je l'évite:
Ma rencontre la trouble, et mon aspect l'irrite[1077].770


SCÈNE III.

MÉDÉE, JASON, NÉRINE.

MÉDÉE.

Ne fuyez pas, Jason, de ces funestes lieux.
C'est à moi d'en partir: recevez mes adieux.
Accoutumée à fuir, l'exil m'est peu de chose;
Sa rigueur n'a pour moi de nouveau que sa cause.
C'est pour vous que j'ai fui, c'est vous qui me chassez.
Où me renvoyez-vous, si vous me bannissez?
Irai-je sur le Phase, où j'ai trahi mon père,
Apaiser de mon sang les mânes de mon frère?
Irai-je en Thessalie, où le meurtre d'un roi
Pour victime aujourd'hui ne demande que moi?780
Il n'est point de climat dont mon amour fatale
N'ait acquis à mon nom la haine générale;
Et ce qu'ont fait pour vous mon savoir et ma main
M'a fait un ennemi de tout le genre humain[1078].
Ressouviens-t'en, ingrat; remets-toi dans la plaine785
Que ces taureaux affreux brûloient de leur haleine;
Revois ce champ guerrier dont les sacrés sillons
Élevoient contre toi de soudains bataillons;
Ce dragon qui jamais n'eut les paupières closes[1079];
Et lors préfère-moi Créuse, si tu l'oses.790
Qu'ai-je épargné depuis qui fût en mon pouvoir[1080]?
Ai-je auprès de l'amour écouté mon devoir?
Pour jeter un obstacle à l'ardente poursuite
Dont mon père en fureur touchoit déjà ta fuite,
Semai-je avec regret mon frère par morceaux?[1081]?795
A ce funeste objet épandu sur les eaux[1082],
Mon père, trop sensible aux droits de la nature,
Quitta tous autres soins que de sa sépulture;
Et par ce nouveau crime émouvant sa pitié,
J'arrêtai les effets de son inimitié.800
Prodigue de mon sang, honte de ma famille[1083],
Aussi cruelle sœur que déloyale fille,
Ces titres glorieux plaisoient à mes amours;
Je les pris sans horreur pour conserver tes jours.
Alors, certes, alors mon mérite étoit rare;805
Tu n'étois point honteux d'une femme barbare.
Quand à ton père usé je rendis la vigueur,
J'avois encor tes vœux, j'étois encor ton cœur;
Mais cette affection, mourant avec Pélie,
Dans le même tombeau se vit ensevelie[1084]:810
L'ingratitude en l'âme, et l'impudence au front,
Une Scythe en ton lit te fut lors un affront;
Et moi, que tes desirs avoient tant souhaitée,
Le dragon assoupi, la toison emportée,
Ton tyran massacré, ton père rajeuni,815
Je devins un objet digne d'être banni.
Tes desseins achevés, j'ai mérité ta haine:
Il t'a fallu sortir d'une honteuse chaîne,
Et prendre une moitié qui n'a rien plus que moi,
Que le bandeau royal, que j'ai quitté pour toi.820

JASON.

Ah! que n'as-tu des yeux à lire dans mon âme,
Et voir les purs motifs de ma nouvelle flamme!
Les tendres sentiments d'un amour paternel
Pour sauver mes enfants me rendent criminel[1085],
Si l'on peut nommer crime un malheureux divorce825
Où le soin que j'ai d'eux me réduit et me force[1086].
Toi-même, furieuse, ai-je peu fait pour toi
D'arracher ton trépas aux vengeances d'un roi?
Sans moi ton insolence alloit être punie;
A ma seule prière on ne t'a que bannie[1087].830
C'est rendre la pareille à tes grands coups d'effort:
Tu m'as sauvé la vie, et j'empêche ta mort.