SCÈNE IV.
ÆGÉE, en prison[1133].
Demeure affreuse des coupables,
Lieux maudits, funeste séjour,
Dont jamais avant mon amour[1134]
Les sceptres n'ont été capables,
Redoublez puissamment votre mortel effroi,1165
Et joignez à mes maux une si vive atteinte,
Que mon âme chassée, ou s'enfuyant de crainte,
Dérobe à mes vainqueurs le supplice d'un roi.
Le triste bonheur où j'aspire!
Je ne veux que hâter ma mort,1170
Et n'accuse mon mauvais sort
Que de souffrir que je respire.
Puisqu'il me faut mourir, que je meure à mon choix;
Le coup m'en sera doux, s'il est sans infamie:
Prendre l'ordre à mourir d'une main ennemie,1175
C'est mourir, pour un roi, beaucoup plus d'une fois[1135].
Malheureux prince, on te méprise[1136]
Quand tu t'arrêtes à servir:
Si tu t'efforces de ravir,
Ta prison suit ton entreprise.1180
Ton amour qu'on dédaigne et ton vain attentat
D'un éternel affront vont souiller ta mémoire:
L'un t'a déjà coûté ton repos et ta gloire;
L'autre va te coûter ta vie et ton État[1137].
Destin, qui punis mon audace,1185
Tu n'as que de justes rigueurs;
Et s'il est d'assez tendres cœurs
Pour compatir à ma disgrâce,
Mon feu de leur tendresse étouffe la moitié,
Puisqu'à bien comparer mes fers avec ma flamme[1138],1190
Un vieillard amoureux mérite plus de blâme
Qu'un monarque en prison n'est digne de pitié.
Qu'une implacable jalousie
Suive son nuptial flambeau;
Que sans cesse un objet nouveau
S'empare de sa fantaisie;
Que Corinthe à sa vue accepte un autre roi;1205
Qu'il puisse voir sa race à ses yeux égorgée;
Et pour dernier malheur, qu'il ait le sort d'Ægée,
Et devienne à mon âge amoureux comme moi!