ÆGÉE, MÉDÉE[1139].

ÆGÉE.

Mais d'où vient ce bruit sourd? quelle pâle lumière
Dissipe ces horreurs et frappe ma paupière?1210
Mortel, qui que tu sois, détourne ici tes pas,
Et de grâce m'apprends l'arrêt de mon trépas,
L'heure, le lieu, le genre; et si ton cœur sensible
A la compassion peut se rendre accessible,
Donne-moi les moyens d'un généreux effort1215
Qui des mains des bourreaux affranchisse ma mort.

MÉDÉE.

Je viens l'en affranchir: ne craignez plus, grand prince;
Ne pensez qu'à revoir votre chère province.

(Elle donne un coup de baguette sur la porte de la prison, qui s'ouvre aussitôt, et en ayant tiré Ægée, elle en donne encore un sur ses fers, qui tombent[1140].)

Ni grilles ni verrous ne tiennent contre moi[1141].
Cessez, indignes fers, de captiver un roi:1220
Est-ce à vous à presser les bras d'un tel monarque?
Et vous, reconnoissez Médée à cette marque,
Et fuyez un tyran dont le forcènement
Joindroit votre supplice à mon bannissement:
Avec la liberté reprenez le courage.1225

ÆGÉE.

Je les reprends tous deux pour vous en faire hommage.
Princesse, de qui l'art propice aux malheureux
Oppose un tel miracle à mon sort rigoureux,
Disposez de ma vie, et du sceptre d'Athènes:
Je dois et l'une et l'autre à qui brise mes chaînes[1142].1230
Si votre heureux secours me tire de danger[1143],
Je ne veux en sortir qu'afin de vous venger;
Et si je puis jamais avec votre assistance
Arriver jusqu'aux lieux de mon obéissance,
Vous me verrez, suivi de mille bataillons,1235
Sur ces murs renversés planter mes pavillons[1144],
Punir leur traître roi de vous avoir bannie,
Dedans le sang des siens noyer sa tyrannie,
Et remettre en vos mains et Créuse et Jason,
Pour venger votre exil plutôt que ma prison.1240

MÉDÉE.