Cette pièce est fort importante pour l'histoire de notre théâtre et de notre littérature. Représentée en 1636, elle ne se trouve séparée que par quelques mois de ce merveilleux Cid dont on la croirait à tous égards si éloignée; et pour peu qu'on la lise avec attention, l'on s'aperçoit, non sans surprise, qu'elle n'a pas été complétement inutile à Corneille pour la composition de son chef-d'œuvre, et qu'en écrivant l'Illusion il s'y préparait déjà.
Ce n'est pas du premier coup qu'il s'avise de produire sur notre théâtre cet héroïsme espagnol qui éclate si noblement dans le Cid: il commence par y représenter les rodomontades de Matamore; mais on dirait qu'il lui est impossible de ne pas prendre par instants au sérieux la grandeur du Capitan, et en plus d'un endroit il s'élève comme involontairement au plus noble langage.
Matamore dit de lui-même, acte II, scène II (vers 233-236):
Le seul bruit de mon nom renverse les murailles,
Défait les escadrons et gagne les batailles.
Mon courage invaincu contre les empereurs
N'arme que la moitié de ses moindres fureurs.
Boileau n'a eu que quelques mots à changer aux deux premiers de ces vers pour les transformer en un magnifique éloge d'un des plus grands héros de son temps:
Condé, dont le seul nom fait tomber les murailles,
Force les escadrons et gagne les batailles.
(Épître IV, au Roi, vers 133 et 134.)
Le troisième renferme le mot invaincu, qui passa inaperçu alors et n'attira l'attention que dans le Cid. Là, heureusement placé, il parut noble, énergique, sublime, et Corneille en fut, bien mal à propos[1205], déclaré l'inventeur par plusieurs de ses contemporains.
Le passage qui va suivre trouverait certes aussi sa place très-naturellement dans le Cid, et ne déparerait en rien ce chef-d'œelig;uvre:
Respect de ma maîtresse, incommode vertu,
Tyran de ma vaillance, à quoi me réduis-tu?
Que n'ai-je eu cent rivaux en la place d'un père,
Sur qui, sans t'offenser, laisser choir ma colère?
(Acte III, scène IV, vers 735-738.)
Ces rapprochements suffisent pour faire voir que la parole du Matamore de Corneille n'est pas toujours ridicule en elle-même, et que dans le langage outré qu'il lui prête il y a de ces fières hyperboles qu'il a su plus tard ennoblir en les plaçant dans la bouche de vrais héros.