Ce personnage du Matamore, introduit par notre poëte dans l'Illusion, était depuis longtemps déjà un des principaux acteurs de la farce; mais c'était la seconde fois seulement qu'on le faisait parler en vers: c'est du moins ce que nous apprend le sieur Mareschal. Voici comme il s'exprime dans l'avertissement d'une comédie intitulée: le Railleur ou la Satyre du temps, représentée en 1636: «Je dirai pourtant en sa faveur que c'est le premier capitan en vers qui a paru dans la scène française, qu'il n'a point eu d'exemple et de modèle devant lui, et qu'il a précédé, au moins du temps, deux autres qui l'ont surpassé en tout le reste, et qui sont sortis de deux plumes si fameuses et comiques dans l'Illusion et les Visionnaires[1206]

En 1637 ou 1638, le même Mareschal fit représenter sur le théâtre du Marais le Véritable Capitan Matamore ou le Fanfaron, tiré du Miles gloriosus de Plaute; mais son imitation ne se tient pas fort près du texte: «Je n'ai point, dit-il, introduit sur le théâtre un Pyrgopolinice plus badin que fanfaron, mais j'ai tâché de peindre au naturel ce vivant matamore du théâtre du Marais, cet original sans copie, ce personnage admirable qui ravit également les grands et le peuple, les doctes et les ignorants.»

Il nous reste beaucoup d'autres pièces destinées à cet acteur alors célèbre, ainsi vanté par Mareschal: la plus connue est le Capitan Matamore, comédie de Scarron, en vers de huit syllabes sur la seule rime ment; cet ouvrage est précédé de plusieurs prologues intitulés: les Boutades du Capitan Matamore.

Selon les frères Parfait, ce personnage fut rempli à l'hôtel de Bourgogne et sur le théâtre du Marais par un comédien «dont on ignore le nom.» M. Aimé Martin prétend, mais sans en donner aucune preuve, que ce comédien n'était autre que Bellerose; M. Taschereau établit fort bien, au contraire, qu'il s'agit de Bellemore. Il cite à l'appui de son assertion ce passage de l'historiette de Tallemant des Réaux relative à Mondory: «Ce fut lui (Mondory) qui fit venir Bellemore, dit le Capitan Matamore, bon acteur. Il quitta le théâtre parce que Desmarets lui donna, à la chaude, un coup de canne derrière le théâtre de l'Hôtel Richelieu. Il se fit ensuite commissaire de l'artillerie et y fut tué. Il n'osa se venger de Desmarets, à cause du Cardinal qui ne le lui eût pas pardonné.»

Le peu d'exactitude du renseignement donné par M. Aimé Martin ne permet guère d'ajouter foi à la note, d'une apparence fort romanesque, qu'il a placée, sans indiquer ses sources ni ses preuves, au commencement de l'Illusion. «Dans cette pièce, dit-il, le célèbre comédien Mondory est représenté sous le nom de Clindor dont il jouait le rôle, et une partie de ses aventures sont racontées à la fin du premier acte. Avant d'être un grand artiste, et bien jeune encore, il avait composé des parades et des ponts-neufs, puis après diverses fortunes il s'était fait clerc de procureur. Corneille s'est représenté lui-même sous le masque du magicien Alcandre, et le duc d'Épernon paraît avoir été le modèle du Capitan gascon. Pendant son séjour à Bordeaux, Mondory avait fait partie de la maison de ce grand seigneur, et c'est lui probablement qui signala à Corneille les principaux traits de ce caractère. L'Illusion comique n'est donc qu'un cadre plus ou moins bizarre, où le poëte se met en scène avec son acteur chéri. Il lui avait autrefois confié le sort de Mélite, et Mondory s'était montré digne de cette confiance en coopérant de tous ses talents au succès de cette première pièce. Ici Corneille trace l'apologie du grand artiste; il raconte au public ses bonnes et ses mauvaises fortunes, et veut qu'on applaudisse sa constance et son courage comme on applaudit son génie. C'était lui témoigner dignement sa reconnaissance, car la pièce n'avait pas d'autre but que de relever Mondory aux yeux de son père, qui s'effarouchait d'avoir un fils comédien.»

Que Mondory ait joué Clindor, cela est probable sans être prouvé, mais tout le reste ne repose pas même sur des hypothèses vraisemblables.

On sait très-peu de chose sur la première partie de la vie de cet acteur; toutefois, si l'on en croit Tallemant, qui à coup sûr se serait plu au récit d'une jeunesse si aventureuse, il entra au théâtre le plus simplement du monde. Les frères Parfait ont prétendu qu'il était d'Orléans

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, mais un des adversaires de Corneille dans la querelle du

Cid