La vie honorable de Floridor[1211], et surtout l'arrêt qui déclare qu'on ne déroge pas en jouant la comédie[1212], accomplirent la révolution que notre poëte avait si heureusement préparée; le genre dramatique s'empara dans notre littérature de la place la plus importante, et ses interprètes obtinrent dès lors, quand ils surent s'en rendre dignes, un rang des plus distingués dans la société française.

Nous ne saurions fixer sûrement la durée du succès de cette pièce. Corneille nous apprend qu'elle se jouait encore plus de trente ans après l'époque de la première représentation[1213]; mais tout porte à croire qu'elle ne survécut pas à son auteur. Le dix-huitième siècle en voulait fort à cet ouvrage étrange. Il n'a trouvé grâce que devant le directeur actuel du Théâtre-Français, M. Édouard Thierry, qui l'a fait représenter l'année dernière (1861) pour le deux cent cinquante-cinquième anniversaire de la naissance de Corneille. Le spirituel critique a pensé que cette hardiesse avait besoin, même de notre temps, d'être excusée et préparée par toutes sortes de précautions. Il a cru utile de rétablir dans cette circonstance l'usage du petit discours que le chef de troupe venait prononcer jadis pour annoncer une représentation importante; seulement c'est dans le feuilleton du Moniteur qu'il s'est adressé au public.

«N'y eût-il dans l'Illusion, dit M. Édouard Thierry, que ce cri d'orgueil, ou plutôt ce cri de bonheur jeté par Corneille à l'heure où son génie se réveille et prend possession de lui-même[1214], il me semble que la pièce valait la peine d'être reprise au moins une fois et pour l'anniversaire de la naissance du grand ancêtre. Je l'ai cru, je le crois encore, puisque la représentation aura lieu jeudi prochain[1215]. Seulement, il faut bien le dire, la représentation ne sera pas complète. Si le cadre de l'Illusion est original et curieux, la suite des tableaux qui s'y adaptent n'est pas toujours intéressante. Le petit roman qui devait plaire au dix-septième siècle a vieilli longtemps avant d'arriver au dix-neuvième; je me suis permis de l'abréger en plus d'un endroit où Corneille, encore disciple de Théophile, abusait singulièrement du monologue. L'acte de la prison[1216] a été retranché. Ce n'est pas tout. La tragédie que jouent Isabelle et Clindor dans la pièce de Corneille est certainement bien arrangée pour entretenir l'illusion du père et faire passer le spectateur, sans qu'il y prenne garde, des aventures réelles de Clindor au poëme dramatique qu'il représente sur le théâtre; mais la scène n'est ni tragique ni touchante, et elle est dangereuse[1217].... Voilà comment Clindor en est venu, ou plutôt en viendra jeudi prochain à jouer un fragment du premier acte de Don Sanche d'Aragon. Vous me direz que l'Illusion a devancé Don Sanche de quatorze ans: que voulez-vous? Les deux pièces se seront rapprochées depuis. Vous me direz que don Sanche n'est pas assassiné: d'accord; mais les trois rivaux qu'il provoque en combat singulier mettent à la fois l'épée à la main contre lui, et c'est peut-être assez pour que son père le croie déjà mort. En tout cas, si je ne m'étais pas plus permis que je ne devais, je n'écrirais pas aujourd'hui cette longue lettre où je réclame l'indulgence de tout le monde.»

Pour notre part, nous aurions préféré que la pièce fût jouée sans aucun changement; mais quel reproche faire à qui s'accuse de si bonne grâce? M. Édouard Thierry est un amateur délicat, consommé; mais en directeur habile il a cru devoir suivre plutôt le goût d'autrui que le sien propre, et a sacrifié une partie du texte de Corneille pour faire accepter plus facilement au public la pièce oubliée qu'il lui présentait.

Le succès a d'ailleurs pleinement justifié cette tentative, que moins de prudence aurait pu faire échouer. Ce n'est qu'avec le temps qu'on produira enfin sur le théâtre les œuvres de nos auteurs classiques dans l'intégrité de leur texte, et avec cette minutieuse exactitude qui n'est permise que depuis bien peu d'années, même à leurs éditeurs.

Le 6 juin 1862, le deux cent cinquante-sixième anniversaire de la naissance de Corneille a encore fourni l'occasion d'une nouvelle reprise de l'Illusion, qui n'a pas été moins bien accueillie que l'année précédente.

La première publication de cette comédie forme un volume in-4o, composé de 4 feuillets liminaires et de 124 pages. Voici son titre exact:

L'Illvsion comiqve, comedie; à Paris, chez François Targa.... M.DC.XXXIX. Auec priuilege du Roy.

Ce privilége est du 11 février 1639, et l'achevé d'imprimer porte la date du 16 mars. Corneille, rappelé à Rouen entre ces deux époques, comme il nous l'apprend dans sa dédicace, ne put corriger les épreuves de cet ouvrage. Il y remédia de son mieux par une liste des: «Fautes Notables survenues à l'Impression;» mais ce soin de l'illustre poëte n'a guère profité à ses éditeurs, et M. Lefèvre en a tenu si peu de compte qu'il a imprimé comme variantes la plupart des fautes que Corneille avait signalées.

A partir de 1660, le titre se modifie et devient simplement l'Illusion.