Les voilà, sauvons-nous. Non, je ne vois personne.
Avançons hardiment. Tout le corps me frissonne.
Je les entends, fuyons. Le vent faisoit ce bruit.
Marchons sous la faveur des ombres de la nuit[1353].
Vieux rêveur, malgré toi j'attends ici ma reine.865
Ces diables de valets me mettent bien en peine.
De deux mille ans et plus, je ne tremblai si fort.
C'est trop me hasarder: s'ils sortent, je suis mort;
Car j'aime mieux mourir que leur donner bataille,
Et profaner mon bras contre cette canaille.870
Que le courage expose à d'étranges dangers!
Toutefois, en tout cas, je suis des plus légers;
S'il ne faut que courir, leur attente est dupée:
J'ai le pied pour le moins aussi bon que l'épée.
Tout de bon, je les vois: c'est fait, il faut mourir;875
J'ai le corps si glacé, que je ne puis courir[1354].
Destin, qu'à ma valeur tu te montres contraire!...
C'est ma reine elle-même, avec mon secrétaire!
Tout mon corps se déglace: écoutons leurs discours,
Et voyons son adresse à traiter mes amours.880


SCÈNE VIII.

CLINDOR, ISABELLE, MATAMORE.

ISABELLE.

(Matamore écoute caché[1355].)

Tout se prépare mal du côté de mon père;
Je ne le vis jamais d'une humeur si sévère:
Il ne souffrira plus votre maître ni vous.
Votre rival d'ailleurs est devenu jaloux[1356]:
C'est par cette raison que je vous fais descendre;885
Dedans mon cabinet ils pourroient nous surprendre;
Ici nous parlerons en plus de sûreté:
Vous pourrez vous couler d'un et d'autre côté;
Et si quelqu'un survient, ma retraite est ouverte.

CLINDOR.

C'est trop prendre de soin pour empêcher ma perte.890

ISABELLE.