La lingère nous fournit quelques détails sur l'histoire du costume, sur les variations de la mode: elle nous apprend, par exemple, combien les toiles de soie, dédaignées d'abord, furent ensuite recherchées, et nous dit pourquoi elles le furent. Les conversations du libraire et de ses acheteurs présentent plus d'intérêt. Il est vrai que bon nombre de leurs allusions littéraires sont pour nous autant d'énigmes dont il nous est impossible de découvrir le mot, et qui n'en avaient probablement pas et n'étaient destinées qu'à faire naître les conjectures des spectateurs désireux de paraître initiés ou de faire les entendus; mais nous trouvons parmi ces énigmes quelques renseignements clairs et précis: nous apprenons, par exemple, que la vogue avait passé des romans aux pièces de théâtre, et que la Normandie avait acquis un grand renom par ses productions poétiques. Cette dernière assertion, venant d'un Rouennais, pourrait paraître un peu suspecte; mais par bonheur, pour confirmer son témoignage, nous pouvons invoquer celui d'un Angevin. Dans l'avis Au lecteur d'Hippolyte, tragédie publiée en 1635, le sieur de la Pinelière prétend que beaucoup de gens expérimentés lui auraient conseillé peut-être de taire son pays «plutôt que de le mettre en gros caractères au frontispice de son ouvrage;» et il ajoute: «Pour être estimé autrefois poli dans la Grèce il ne falloit que se dire d'Athènes, pour avoir la réputation de vaillant il falloit être de Lacédémone, et maintenant, pour se faire croire excellent poëte, il faut être né dans la Normandie.» Sur quoi Fontenelle fait observer qu'il est assez remarquable qu'il y ait eu un temps où l'on se soit cru obligé de faire ses excuses au public de ne pas être Normand. Au reste cet engouement du poëte angevin s'explique peut-être par l'honneur que lui avait fait Corneille de composer une pièce de vers pour son Hippolyte: on la trouvera dans les Poésies diverses, où elle figure pour la première fois.

On peut rapprocher des détails que donne Corneille sur les libraires et leurs boutiques certains passages des auteurs de son temps. Par exemple, dans l'avis du libraire au lecteur qui est en tête de Philine ou l'Amour contraire, pastorale du sieur de la Morelle, publiée en 1630, nous lisons ce qui suit: «S'il y falloit faire un argument, il faudroit une main de papier entière; joint que la principale raison pourquoi on n'en fait point, c'est le peu de curiosité que beaucoup de personnes ont d'en acheter (des pièces de théâtre), après que tout un matin ou une après-dînée ils en ont lu l'argument sur la boutique d'un libraire, qui leur apprend pour rien ce qu'ils ne sauroient que pour de l'argent. Chacun aime son profit, ne t'en étonne pas. Adieu.»

Une vue de la Galerie du Palais, par Abraham Bosse, nous montre les boutiques d'un libraire, d'un mercier, et d'une lingère. Le dessinateur s'est complu à multiplier au devant de ces boutiques des inscriptions par lesquelles il appelle sur lui-même l'attention du lecteur et qui prouvent que les procédés actuels de la réclame ne sont pas nouveaux. Le mercier, par exemple, tient un carton sur lequel ou lit: éventails de Bosse, et le libraire est principalement fourni des livres pour lesquels ce graveur a fait des frontispices. La Mariane de Tristan qui figure parmi ces ouvrages nous montre que cette planche est, au plus tôt, de 1637. On lit au bas les vers suivants qui expliquent et complètent certains passages de la comédie de Corneille:

Tout ce que l'art humain a jamais inventé
Pour mieux charmer les sens par la galanterie,
Et tout ce qu'ont d'appas la grâce et la beauté
Se découvre à nos yeux dans cette galerie.

Ici les cavaliers les plus aventureux
En lisant les romans s'animent à combattre,
Et de leur passion les amants langoureux
Flattent les mouvements par des vers de théâtre.

Ici faisant semblant d'acheter devant tous
Des gants, des éventails, du ruban, des dentelles,
Les adroits courtisans se donnent rendez-vous,
Et pour se faire aimer galantisent les belles.

Ici quelque lingère, à faute de succès
A vendre abondamment, de colère se pique
Contre les chicaneurs, qui, parlant de procès,
Empêchent les chalands d'aborder sa boutique.

Dans ses Épîtres, publiées en 1637, Boisrobert nous montre les libraires du Palais annonçant à haute voix leurs nouveautés:

Ce qui surtout blesse ma modestie,
Et qui ne peut souffrir de repartie,
C'est que mon nom retentira partout
Dans le Palais de l'un à l'autre bout.

Si je vais là parfois pour mes affaires,
Que deviendrai-je oyant trente libraires
Me clabauder et crier de concert:
«Deçà, messieurs, achetez Boisrobert[3]