«a un sens bien autrement énergique, et une idée qui n'est pas dans l'ouvrage espagnol. Morir matando, et matar muriendo, sont des phrases faites qu'on rencontre à chaque page dans les poëtes castillans, et qui ne veulent dire autre chose que combattre en désespéré, combattre jusqu'à la mort. Le vers qui précède [il fallait dire qui suit]: Je le poursuivrai jusqu'à ce que je sois vengée, l'explique assez, et il y a loin de là au sublime Mourir après lui

Le Rodrigue espagnol vient donc inopinément se jeter aux pieds de Chimène; il ne songe pas, non plus que son imitateur français, à ces aveux de tendresse passionnée qu'il vient d'entendre et dont il pourrait encore se montrer heureux et transporté. Chimène n'aura pas non plus un moment de confusion de tout ce qu'il a entendu ainsi par surprise; même oubli dans le français, où elle a dit en termes plus énergiques qu'elle l'adore[591].

Le jeune homme ne porte plus vraisemblablement le grand espadon de Mudarra; aussi l'offre de sa dague qu'il va faire à Chimène ne saurait produire l'effet dramatique que l'on trouve dans Corneille, ni amener l'exclamation si émouvante:

«Quoi? du sang de mon père encor toute trempée[592]

et les subtilités qui s'accumulent durant quinze vers sur cette épée à la mode de la cour de Louis XIII, vers originaux sans contredit: admirons les suggestions diverses du costume! Voici la scène.

«Rodrigue, se jetant à ses pieds: Non, il vaut mieux que je me rende à toi, et que mon amour invariable te donne la satisfaction de m'immoler, en t'épargnant la peine de me poursuivre.—Chimène: Qu'as-tu osé? qu'as-tu fait? Est-ce une ombre, une vision?—Perce ce cœur: j'y renonce pour celui qui bat dans ton sein[593].—Ciel! Rodrigue, Rodrigue en ma maison!—Écoute-moi.—Je me meurs.—Je veux seulement que tu entendes ce que j'ai à te dire, et que tu me répondes ensuite avec ce fer. (Il lui donne sa dague.) Ton père le comte Glorieux, comme on l'appelait dignement, porta sur les cheveux blancs[594] de mon père une main téméraire et coupable; et moi, j'avais beau me voir par là déshonoré, mon tendre espoir ainsi renversé se débattait avec tant de force que ton amour put faire hésiter ma vengeance. En un si cruel malheur, mon injure et tes charmes se livraient dans mon cœur une lutte obstinée:

Et vous l'emportiez, Madame,
Dans mon âme,
S'il ne m'était souvenu
Que vous haïriez infâme
Qui noble vous avait plu[595].

C'est avec cette pensée, sans doute digne de toi, que je plongeai mon fer sanglant dans le sein de ton père. Ainsi j'ai recouvré mon honneur; mais aussitôt, amant soumis, je suis venu vers toi, pour que tu n'appelles pas cruauté ce qui pour moi fut devoir impérieux, pour que ma peine justifie à tes yeux ma conduite si nouvelle envers toi, pour que tu prennes ta vengeance dès que tu la desires. Saisis ce fer, et si nous ne devons avoir à nous deux qu'un même courage, une même conscience, accomplis avec résolution la vengeance de ton père, comme j'ai fait pour le mien.

—Rodrigue, Rodrigue! ah, malheureuse! Je l'avoue malgré ma douleur, en te chargeant de la vengeance de ton père, tu t'es conduit en chevalier. A toi je ne fais point reproche, si je suis malheureuse, si telle est ma destinée qu'il me faudra subir moi-même le trépas que je ne t'aurai pas donné. Mais une offense dont je t'accuse, c'est de te voir paraître à mes yeux quand ta main et ton épée sont encore chaudes de mon sang. Et ce n'est pas en amant soumis, c'est pour m'offenser que tu viens ici, trop assuré de n'être point haï de celle qui t'a tant aimé. Eh bien! va-t'en, va-t'en, Rodrigue.... pour ceux qui pensent que je t'adore, mon honneur sera justifié quand ils sauront que je te poursuis. J'aurais pu justement sans t'entendre te faire donner la mort; mais je ne suis ta partie que pour te poursuivre, et non pour te tuer. Va-t'en, et fais en sorte de te retirer sans qu'on te voie. C'est bien assez de m'avoir ôté ma vie sans m'ôter encore ma renommée.

—Satisfais mon juste desir: frappe.—Laisse-moi.—Écoute: songe que me laisser ainsi est une dure vengeance; me tuer ne le serait pas.—Eh bien, cela même est ce que je veux.—Tu me désespères, cruelle! ainsi tu m'abhorres?—Je ne le puis: mon destin m'a trop enchaînée.—Dis-moi donc ce que ton ressentiment veut faire.—Quoique femme, pour ma gloire, je vais faire contre toi tout ce que je pourrai.... souhaitant de ne rien pouvoir.—Ah! qui eût dit, Chimène?...—Ah! Rodrigue, qui l'eût pensé?...—Que c'en était fait de ma félicité?...—Que mon bonheur allait périr?... Mais, ô ciel! je tremble qu'on ne te voie sortir.... (Elle pleure[596].)—Que vois-je?...—Pars, et laisse-moi à mes peines.—Adieu donc, je m'en vais mourant.»