En 1637, l'auteur d'un Traité de la disposition au poëme dramatique, dont nous avons déjà eu occasion de parler[1116], s'exprime ainsi à l'égard des sujets sacrés: «L'Amour et la Guerre, l'un ou l'autre séparément, ou les deux ensemble, fournissent aux auteurs tous les sujets profanes du théâtre. Je dis profanes, pource qu'on y peut mettre d'autres beaux sujets tirés des livres saints, où les passions humaines peuvent jouer leurs rôles, et où les vertus des grands personnages peuvent triompher des vices et des cruautés des tyrans; mais tels arguments n'étant pas le gibier de nos poëtes ni de nos sages mondains, sont plus propres en particulier qu'en public, et dans les colléges de l'Université, ou dans les maisons privées, qu'à la cour ou à l'hôtel de Bourgogne.»

Cette opinion d'un inconnu est la fidèle expression d'un sentiment alors général; mais s'il était un endroit à Paris où un tel sujet ne dût pas paraître du bel air, c'était assurément l'hôtel de Rambouillet. Ce fut là pourtant que Corneille, qui, comme nous l'avons vu à propos d'Horace[1117], croyait utile de donner à ses ouvrages cette demi-publicité, lut d'abord son Polyeucte, peut-être dans l'espoir de se concilier des juges qu'il sentait prévenus. Cette précaution n'eut pas les résultats qu'il s'était sans doute promis: «La pièce, dit Fontenelle, y fut applaudie autant que le demandoient la bienséance et la grande réputation que l'auteur avoit déjà; mais quelques jours après, M. de Voiture vint trouver M. Corneille, et prit des tours fort délicats pour lui dire que Polyeucte n'avoit pas réussi comme il pensoit, que surtout le christianisme avoit extrêmement déplu[1118]

Voltaire expose ainsi quelques-unes des objections qu'on avait faites, en y mêlant peut-être un peu les siennes: «C'est une tradition, que tout l'hôtel de Rambouillet, et particulièrement l'évêque de Vence, Godeau, condamnèrent cette entreprise de Polyeucte (celle de renverser les idoles). On disait que c'est un zèle imprudent; que plusieurs évêques et plusieurs synodes avaient expressément défendu ces attentats contre l'ordre et contre les lois; qu'on refusait même la communion aux chrétiens qui par des témérités pareilles avaient exposé l'Église entière aux persécutions. On ajoutait que Polyeucte et même Pauline auraient intéressé bien davantage, si Polyeucte avait simplement refusé d'assister à un sacrifice idolâtre, fait en l'honneur de la victoire de Sévère[1119]

«Corneille, alarmé, continue Fontenelle, voulut retirer la pièce d'entre les mains des comédiens qui l'apprenoient; mais enfin il la leur laissa, sur la parole d'un d'entre eux qui n'y jouoit point, parce qu'il étoit trop mauvais acteur. Étoit-ce donc à ce comédien à juger mieux que tout l'hôtel de Rambouillet?»

Les avis sont partagés à l'égard du comédien qui ranima si à propos le courage de Corneille: les uns nomment Hauteroche[1120], les autres Laroque[1121]; mais quelle que soit l'opinion qu'on adopte, elle cadre mal avec le témoignage de Fontenelle; en effet, de l'aveu même de Lemazurier, qui pense qu'il s'agit de Laroque, ces deux comédiens n'appartenaient pas encore à l'hôtel de Bourgogne au moment où l'on joua Polyeucte; or le récit de Fontenelle désigne un comédien faisant partie de la troupe qui représentait cette tragédie, et, d'un autre côté, les témoignages contemporains établissent d'une manière formelle qu'elle fut jouée à l'hôtel de Bourgogne[1122].

«Depuis peu d'années, dit l'abbé d'Aubignac, Barreau mit sur le théâtre de l'hôtel de Bourgogne le martyre de saint Eustache, et Corneille ceux de Polyeucte et de Théodore[1123]

L'abbé de Villiers n'est pas moins explicite, dans son Entretien sur les tragédies de ce temps, publié en 1675 et reproduit dans le Recueil de dissertations.... de l'abbé Granet. Le passage où il parle de Polyeucte est assez curieux pour qu'il nous paraisse utile de le reproduire tout entier:

«Timante. Vous croyez donc qu'on ne peut faire de bonnes tragédies sur des sujets saints?

Cléarque. Je crois du moins qu'on ne voudroit pas se hasarder à en faire. Quoique l'hôtel de Bourgogne n'ait été donné aux comédiens que pour représenter les histoires saintes, je ne crois pas que ces Messieurs voulussent reprendre aujourd'hui leur ancienne coutume. Ils se sont trop bien trouvés des sujets profanes pour les quitter.

Timante. J'ai ouï dire qu'ils ne s'étoient pas plus mal trouvés des sujets saints, et qu'ils avoient gagné plus d'argent au Polyeucte qu'à quelque autre tragédie qu'ils ayent représentée depuis.