Dans un autre libelle, imprimé à la suite de celui que nous venons de citer[13], la nouvelle pièce de Corneille est encore attaquée de la même manière: «Souvenez-vous que la conjoncture du temps, l'adresse et la bonté des acteurs, tant à la bien représenter qu'à la faire valoir par d'autres inventions étrangères, que le Sr de Mondory n'entend guère moins bien que son métier, ont été les plus riches ornements du Cid et les premières causes de sa fausse réputation.» Ce dernier passage est assez obscur: l'auteur veut-il parler seulement de l'habileté de Mondory pour la mise en scène, de son goût dans la disposition des décorations et le choix des costumes? je ne le pense pas; ces qualités, quoique ne faisant point nécessairement partie de l'art du comédien, sont loin toutefois d'y être étrangères. Je serais plutôt tenté de croire qu'il est question ici de l'adresse avec laquelle Mondory, dans un temps où la presse périodique, à peine née, ne s'occupait point de questions littéraires, savait intéresser les esprits délicats aux ouvrages importants qu'il faisait représenter, et, à l'aide de nouvelles adroitement répandues, assurait aux représentations plus d'éclat et de solennité.
Nous en avons un témoignage dans une lettre adressée le 18 janvier 1637, par le célèbre acteur, à Balzac, avec qui il paraît avoir été en correspondance suivie[14]. Ce précieux document, qui nous a été conservé dans les recueils de Conrart, contient, comme on va le voir, un véritable compte rendu du Cid[15]:
«Je vous souhaiterois ici, pour y goûter, entre autres plaisirs, celui des belles comédies qu'on y représente, et particulièrement d'un Cid qui a charmé tout Paris. Il est si beau qu'il a donné de l'amour aux dames les plus continentes, dont la passion a même plusieurs fois éclaté au théâtre public. On a vu seoir en corps aux bancs de ses loges ceux qu'on ne voit d'ordinaire que dans la Chambre dorée et sur le siége des fleurs de lis[16]. La foule a été si grande à nos portes, et notre lieu s'est trouvé si petit, que les recoins du théâtre qui servoient les autres fois comme de niches aux pages, ont été des places de faveur pour les cordons bleus, et la scène y a été d'ordinaire parée de croix de chevaliers de l'ordre.»
A ce moment l'enthousiasme produit par le Cid était si vif, que chacun plaignait ceux de ses amis qui habitaient la province et ne pouvaient assister aux représentations. Dans une lettre écrite par Chapelain, le 22 janvier 1637, nous lisons le passage suivant: «Depuis quinze jours le public a été diverti du Cid et des deux Sosies[17], à un point de satisfaction qui ne se peut exprimer. Je vous ai fort desiré à la représentation de ces deux pièces[18].» Ne pourrait-on conclure de ces lettres, écrites à quelques jours d'intervalle, que la première représentation du Cid eut lieu seulement à la fin de décembre, et non pas, comme le disent les frères Parfait, à la fin de novembre? Ce qui est, en tout cas, hors de doute, c'est que le succès et la vogue du Cid ne furent bien établis que dans la première quinzaine de janvier.
Les recettes furent considérables. L'auteur d'une critique du temps, qui d'ailleurs ne ménage pas Corneille, n'hésite pas à dire: «Cette pièce n'a pas laissé de valoir aux comédiens plus que les dix meilleures des autres auteurs[19].»
«Il est malaisé, dit Pellisson, de s'imaginer avec quelle approbation cette pièce fut reçue de la cour et du public. On ne se pouvoit lasser de la voir, on n'entendoit autre chose dans les compagnies, chacun en savoit quelque partie par cœur, on la faisoit apprendre aux enfants, et en plusieurs endroits de la France il étoit passé en proverbe de dire: Cela est beau comme le Cid[20].»
Scarron, qui, dans son Virgile travesti, s'est presque continuellement appliqué à produire des effets comiques par la brusque opposition des usages et des habitudes de son temps avec les coutumes de l'antiquité, n'a pas manqué de signaler parmi les talents de la nymphe Déiopée, la façon dont elle récite le Cid:
Celle que j'estime le plus
Sera la femme d'Éolus:
C'est la parfaite Déiopée,
Un vrai visage de poupée;
Au reste, on ne le peut nier,
Elle est nette comme un denier;
Sa bouche sent la violette,
Et point du tout la ciboulette;
Elle entend et parle fort bien
L'espagnol et l'italien;
Le Cid du poëte Corneille,
Elle le récite à merveille;
Coud en linge en perfection
Et sonne du psaltérion[21].
On voudrait savoir quels acteurs jouèrent dans le Cid du vivant de Corneille, mais on a sur ce point bien peu de renseignements certains. Dans les divers libelles où les critiques de Corneille attribuent tout le succès de la pièce au talent des comédiens, c'est, comme nous l'avons vu, sans les nommer.
Scudéry seul se montre plus explicite dans un passage du même genre, et nous fait ainsi connaître les acteurs qui remplissaient les rôles de Rodrigue et de Chimène: «Mondory, la Villiers et leurs compagnons n'étant pas dans le livre comme sur le théâtre, le Cid imprimé n'étoit plus le Cid que l'on a cru voir[22].»