Il n'était pas besoin de ce témoignage pour réfuter l'assertion de Lemazurier, qui prétend que ce fut Montfleury qui joua d'original dans le Cid: elle repose uniquement sur un texte de Chapuzeau mal interprété[23].

L'attaque d'apoplexie qui frappa Mondory pendant la représentation de la Marianne de Tristan[24] l'empêcha bientôt de jouer Rodrigue. On ignore par qui il fut remplacé; mais, en 1663, Beauchâteau remplissait ce rôle à l'hôtel de Bourgogne, car, dans la première scène de l'Impromptu de Versailles, Molière parodie le ton dont ce comédien débitait les stances du Cid. La troupe de Molière représentait aussi de temps à autre cet ouvrage, mais nous ne savons qui en remplissait les principaux rôles. Il est mentionné dès 1659 dans le registre de Lagrange, le vendredi 11 juillet, avec une recette de cent livres, et le mardi 16 septembre suivant, avec une recette de cent six livres.

Quant à don Diègue, s'il faut en croire M. Aimé Martin, qui, suivant sa coutume, ne cite aucun témoignage contemporain à l'appui de son assertion, c'est d'Orgemont qui le joua d'original. Quoi qu'il en soit, il est hors de doute que Baron se chargea plus tard de ce rôle à l'hôtel de Bourgogne, où il passa avec la Villiers et son mari lors de la retraite de Mondory, et qu'il mourut le 6 ou le 7 octobre 1655[25] des suites d'un accident qui lui arriva en le jouant. Tallemant des Réaux nous l'apprend en ces termes: «Le Baron de même n'avoit pas le sens commun; mais si son personnage étoit le personnage d'un brutal, il le faisoit admirablement bien. Il est mort d'une étrange façon. Il se piqua au pied et la gangrène s'y mit[26].» Puis il ajoute en note: «Marchant trop brutalement sur son épée en faisant le personnage de don Diègue au Cid.» Il refusa de subir l'amputation: «Non, non, dit-il, un roi de théâtre comme moi se feroit huer avec une jambe de bois[27].» Son fils, en remplissant le rôle de Rodrigue, essuya plusieurs mésaventures, heureusement beaucoup moins tragiques. Ayant prolongé outre mesure sa carrière dramatique, il lui fallut un jour, dit-on, le secours de deux personnes pour se relever après s'être imprudemment jeté aux genoux de Chimène, et il se vit accueillir par un rire général lorsqu'il dit:

Je suis jeune, il est vrai; mais aux âmes bien nées
La valeur n'attend point le nombre des années[28].

Toutefois il fit bonne contenance, répéta les deux vers en affectant d'appuyer sur le premier hémistiche, et fut chaleureusement applaudi[29].

Aucun éditeur de Corneille ne nomme l'actrice qui représentait l'Infante. On possède pourtant sur ce point un renseignement très-précis: Scudéry dit dans ses Observations sur le Cid[30]: «Doña Urraque n'y est que pour faire jouer la Beauchâteau[31]

Bien que Corneille n'ait pas cru devoir répondre à ce reproche dans sa Lettre apologétique, il semble y avoir été fort sensible, car à vingt-quatre ans de distance, et après sa complète réconciliation avec Scudéry, il écrit dans un de ses Discours[32]: «Aristote blâme fort les épisodes détachés, et dit que les mauvais poëtes en font par ignorance, et les bons en faveur des comédiens pour leur donner de l'emploi. L'Infante du Cid est de ce nombre, et on la pourra condamner ou lui faire grâce par ce texte d'Aristote, suivant le rang qu'on voudra me donner parmi nos modernes.»

A la cour, le succès de la pièce fut immense. Corneille nous l'apprend lui-même: «Ne vous êtes-vous pas souvenu, dit-il à Scudéry, que le Cid a été représenté trois fois au Louvre et deux fois à l'hôtel de Richelieu? Quand vous avez traité la pauvre Chimène d'impudique, de prostituée, de parricide, de monstre, ne vous êtes-vous pas souvenu que la Reine, les princesses et les plus vertueuses dames de la cour et de Paris l'ont reçue en fille d'honneur[33]

Anne d'Autriche, heureuse de voir les passions et les caractères de sa chère Espagne reproduits avec tant de génie et accueillis avec tant de chaleur, tint à donner au poëte qui l'avait charmée une marque éclatante de son approbation. Depuis plus de vingt ans Pierre Corneille père remplissait l'office de maître des eaux et forêts en la vicomté de Rouen, et il avait fait preuve dans des circonstances difficiles d'une singulière énergie[34]; le succès du Cid lui valut une récompense qu'il avait certes bien méritée, mais qu'il n'eût peut-être jamais obtenue: en janvier 1637, il reçut des lettres de noblesse, qui, tout en ne mentionnant que ses services personnels, étaient plus particulièrement destinées à son fils. Les contemporains ne s'y trompèrent pas: l'auteur d'une des pièces publiées en faveur du Cid s'exprime ainsi: «On me connoîtra assez si je dis que je suis celui qui ne taille point sa plume qu'avec le tranchant de son épée, qui hait ceux qui n'aiment pas Chimène, et honore infiniment celle qui l'a autorisée par son jugement, procurant à son auteur la noblesse qu'il n'avoit pas de naissance[35]

Le témoignage de Mairet n'est pas moins explicite: «Vous nous avez autrefois apporté la Melite, la Veuve, la Suivante, la Galerie du Palais, et, de fraîche mémoire, le Cid, qui d'abord vous a valu l'argent et la noblesse[36]