Je ne le sais que trop: mais si ma vertu cède,
Apprends comme l'amour flatte un cœur qu'il possède.530
Si Rodrigue une fois sort vainqueur du combat,
Si dessous sa valeur ce grand guerrier s'abat,
Je puis en faire cas, je puis l'aimer sans honte.
Que ne fera-t-il point, s'il peut vaincre le Comte?
J'ose m'imaginer qu'à ses moindres exploits535
Les royaumes entiers tomberont sous ses lois;
Et mon amour flatteur déjà me persuade
Que je le vois assis au trône de Grenade,
Les Mores[348] subjugués trembler en l'adorant,
L'Aragon recevoir ce nouveau conquérant,540
Le Portugal se rendre, et ses nobles journées
Porter delà les mers ses hautes destinées,
Du sang des Africains arroser ses lauriers[349]:
Enfin tout ce qu'on dit des plus fameux guerriers[350],
Je l'attends de Rodrigue après cette victoire,545
Et fais de son amour un sujet de ma gloire.

LÉONOR.

Mais, Madame, voyez où vous portez son bras,
Ensuite d'un combat qui peut-être n'est pas.

L'INFANTE.

Rodrigue est offensé; le Comte a fait l'outrage;
Ils sont sortis ensemble: en faut-il davantage?550

LÉONOR.

Eh bien! ils se battront, puisque vous le voulez[351];
Mais Rodrigue ira-t-il si loin que vous allez?

L'INFANTE.

Que veux-tu? je suis folle, et mon esprit s'égare:
Tu vois par là quels maux cet amour me prépare[352].
Viens dans mon cabinet consoler mes ennuis,555
Et ne me quitte point dans le trouble où je suis.

SCÈNE VI.