D'après l'auteur du Journal du Théâtre françois[ [829], Nicomède fut joué par les comédiens du Roi, mais on ne trouve ni dans cet ouvrage, ni dans aucun de ceux que nous avons consultés, le moindre renseignement sur la manière dont les rôles furent distribués. Les troupes de province conservèrent cette pièce dans leur répertoire. C'est elle que Molière représenta dans une circonstance des plus importantes. «Le 24 octobre 1658, dit Lagrange, cette troupe (celle de Molière) commença de paroître devant Leurs Majestés et toute la cour, sur un théâtre que le Roi avoit fait dresser dans la salle des gardes du vieux Louvre. Nicomède, tragédie de M. de Corneille l'aîné, fut la pièce qu'elle choisit pour cet éclatant début. Ces nouveaux acteurs ne déplurent point, et on fut surtout fort satisfait de l'agrément et du jeu des femmes. Les fameux comédiens qui faisoient alors si bien valoir l'hôtel de Bourgogne étoient présents à cette représentation. La pièce étant achevée, M. de Molière vint sur le théâtre, et après avoir remercié Sa Majesté en des termes très modestes.... il lui dit que l'envie qu'ils avoient eue d'avoir l'honneur de divertir le plus grand roi du monde leur avoit fait oublier que Sa Majesté avoit à son service d'excellents originaux, dont ils n'étoient que de très-foibles copies; mais que puisqu'elle avoit bien voulu souffrir leurs manières de campagne, il la supplioit très-humblement d'avoir pour agréable qu'il lui donnât un de ces petits divertissements qui lui avoient acquis quelque réputation[ [830].» La proposition fut acceptée. Molière joua avec grand succès le Docteur amoureux; et à partir de ce jour, sa troupe s'établit à Paris.

Une fois en possession de la faveur publique, sa modestie diminua; il témoigna beaucoup moins de respect aux «excellents originaux» que Sa Majesté avait à son service; et en 1663, dans l'Impromptu de Versailles, où il les attaqua si vivement, il critiqua en particulier d'une façon très fine le jeu de Montfleury dans le rôle de Prusias. Après avoir expliqué fort sommairement à ses camarades le plan de la comédie qu'il prétend avoir en tête: «Là-dessus, dit-il, le comédien auroit récité, par exemple, quelques vers du Roi, de Nicomède:

Te dirai-je, Araspe? il m'a trop bien servi;
Augmentant mon pouvoir[ [831]....

le plus naturellement qu'il lui auroit été possible. Et le poëte: Comment! vous appelez cela réciter? C'est se railler: il faut dire les choses avec emphase. Écoutez-moi:

(Il contrefait Montfleury, comédien de l'hôtel de Bourgogne.)

Te le dirai-je, Araspe? etc.

Voyez-vous cette posture? Remarquez bien cela. Là, appuyez comme il faut le dernier vers. Voilà ce qui attire l'approbation et fait faire le brouhaha.—Mais, Monsieur, auroit répondu le comédien, il me semble qu'un roi qui s'entretient tout seul avec son capitaine des gardes parle un peu plus humainement, et ne prend guère ce ton de démoniaque.—Vous ne savez ce que c'est. Allez-vous-en réciter comme vous faites, vous verrez si vous ferez faire aucun Ah[ [832]

On a remarqué que dans ces imitations d'acteurs Floridor est épargné. Cela s'explique facilement: ce comédien, qui comprenait admirablement ses rôles et les interprétait avec justesse, prêtait beaucoup moins à la critique que la plupart de ses camarades; de plus il était chef de la troupe de l'hôtel de Bourgogne, et Molière trouvait sans doute convenable de ménager un rival dont il honorait à coup sûr le caractère et le talent. Il est bien probable que Floridor jouait Nicomède; ce qui le fait croire, c'est que Baron, qui en 1673 lui succéda dans tout son emploi à l'hôtel de Bourgogne, remplit ce personnage avec le plus grand éclat.

«Il faut, dit Lekain[ [833], un grand art à l'acteur chargé de ce rôle pour ne pas y laisser apercevoir le ton de la comédie. Le grand Baron était le seul qui savait le sauver par des nuances imperceptibles, et c'est ce qui constitue le génie et le vrai talent.»

En 1691, la retraite de Baron jeta la comédie dans le plus grand embarras. Beaubourg, qui débuta le samedi 17 décembre 1691 dans ce rôle de Nicomède, où son illustre prédécesseur s'était montré inimitable, satisfit assez le public pour se faire agréer[ [834].